Écrits de Léon Delcourt

Carnet de route Scotland Islay

Croix de Saint-André
Drapeau Ecossais, en mémoire de William Wallace
Dit Chevalier « Braveheart»
Autour de 1300, il bouta les anglais hors d’Ecosse.
Il fut capturé quelques années plus tard.
Il fut écartelé, pendu, décapité et découpé…
Par le roi Edouard 1er d’Angleterre
Cet exemple sert aujourd’hui d’emblème à l’Ecosse

Ile d’ISLAY

POURQUOI L’île d’ISLAY (se prononce Eye-la) :

Pour les amateurs de Scotch Whisky Pure Malt, il n’existe aucun endroit où sont rassemblées autant de distilleries au kilomètre carré, à l’exception de la vallée de la Spey dans les Highlands. Cette île minuscule compte huit sites de production actifs, et une neuvième distillerie est accessible sur l’île voisine de Jura. Par ailleurs, les nombreuses tourbières qui constituent l’essentiel du sous-sol, donne un caractère fumé aux productions locales. C’est dire si l’île d’Islay est un sanctuaire pour les amateurs de whisky tourbé.

C’est probablement sur cette île que l’on trouve la plus ancienne trace de fabrication d’un whisky. Vers 1490, des moines Dal Riada, issu du Royaume Scot d’Irlande du nord, sont venus sur l’île pour évangéliser les Pictes. Ils se sont arrêtés sur l’île d’Islay, attirés par la richesse des terres (idéales pour faire pousser l’orge), et les vastes tourbières, qui donnent ce goût fumé inimitable aux productions de l’île.

Hormis Kilchoman, toutes les distilleries actives à ce jour, sont installées en front de mer. Elles possédaient presque toutes leur petit port, pour le déchargement des grains d’orge, et l’exportation des barriques du précieux whisky. Les spectaculaires façades blanches, sur lesquelles les noms des distilleries sont inscrits en immenses lettres noires, permettaient aux marins de repérer le quai d’accostage qu’il convenait d’aborder.

Ci-dessous la liste des distilleries actives :

Distilleries activesAnnée d'activitéEmplacementNotes
Ardbeg1815–1981, 1990–1996, 1997–5 km à l'est de Port EllenAppartient à Glenmorangie
Bowmore1779–À Bowmore, la ville la plus importante de l'île.Appartient à Suntory
Bruichladdich1881–1995,‡ 2001–À l'ouest du Loch Indaal,en face de BowmoreAppartient à Remy Cointreau
Bunnahabhain1880/1883–10 km au nord de Port AskaigAppartient à Burn Stewart Ltd
Caol Ila (dire : Quel-Ila)1846–1972,‡ 1974–2 km au nord de Port AskaigAppartient à Diageo
Kilchoman2005–Roche de la côte atlantiquePremière distillerie entièrement nouvelle depuis 1881
Lagavulin1742/1816–4 km à l'est de Port EllenAppartient à Diageo
Laphroaig1815–2 km à l'est de Port EllenAppartient à Beam Suntory
Port Charlotte1829–1929, 2007–à Port Charlotte, 3 km au sud de BruichladdichAppartient à Bruichladdich.

‡ Sauf durant la Grande Dépression (~1930–1937) et la Seconde Guerre mondiale (~1940–1945)

A noter qu’aujourd’hui, la distillerie de Port Ellen est partie intégrante de la « Malterie Port Ellen », qui fournit le grain à plusieurs d’entre elles. Certaines ont préféré conserver la fabrication à l’ancienne, depuis la ferme de culture de l’orge, la malterie et toutes les opérations jusqu’au flacon.

Vendredi 2 octobre : LIEGE – ISLAY :

Le voyage:

Départ Liège Bierset à 9.30', sous le soleil. Vol de Bierset vers Sint-Truiden. Ensuite le canal Albert trace la voie jusqu'Antwerpen. Survol du port, puis bifurcation vers Bruges. Belle vue sur les îles de Zélande à droite, ensuite la côte Belge à gauche, et traversée de la Manche. Véritable autoroute à bateaux, champs d'éoliennes de part et d'autre du Channel. Triste constat : nombreuses pollutions dues au dégazage des pétroliers, visibles à l'embouchure de la Tamise.

Passage à l'est de Londres, au-dessus de la très verte et belle campagne de l’Essex, en direction de Cambridge. A partir de là, la route est toute droite: Manchester, mer d'Irlande, île de Man, puis vue spectaculaire sur l’Irlande, qui glisse frileusement sous un manteau de nuages. À hauteur de Belfast, la couverture nuageuse masque la descente sur l'île d'Islay…

Sous le plafond nuageux, découverte des monts de l'île, et festival de couleur: vert franc pour les pâturages, violet pour les tourbières, ocre pour les landes, et brun pour les monts de grès. Le pilote peine à trouver le minuscule aéroport de Port Ellen, tant il est bien intégré dans le paysage. Après le débarquement, nous devons patienter et attendre l'arrivée de la déléguée d’Islay Car Hire, en « dégustant » à la cafète de l’aéroport, des sandwiches de cosmonautes: eggs, sausages et beef burgers stratosphériques: on attaque la gastronomie écossaise par le fond du panier.

Survol de Port Ellen et route vers Laphroaig, Lagavulin et Ardbeg

Vers Port Charlotte:

Notre VW Passat est bien dégueulasse (le loueur n’a pas eu le temps de la nettoyer, bien que nous soyons le seul avion privé sur le site), mais le véhicule est assez confortable.

Christian s'avère être aussi à l'aise pour la conduite à gauche que les autochtones. La route qui longe la baie vers Bowmore, borde un estran immense, qui nous mène au village de Bowmore. Petit arrêt sur la place du village pour un décrassage au pub The Golden Dragon... Excellent Kilchoman 100% Islay (from barley to bottle).

Downtown Bowmore : pub du Golden Dragon

La vue sur la rue centrale menant à l'église ronde, donne le ton sur le cadre architectural de l'île: murs massifs, crépi de couleur blanc craie, toitures en ardoises ou lauzes de pierre naturelle, châssis bleu outremer, sobriété et équilibre des proportions.

Détour obligé par le portail de la célébrissime distillerie éponyme de Bowmore, la plus ancienne de l'île. Mais nous sommes attendus pour une visite VIP chez Bruichladdich.

Bruichladdich:

La route côtière mène ensuite très vite à la distillerie de Bruichladdich, où nous sommes attendus à 14.00'.

Le site:

L'entrée sur le site s'effectue par la route côtière, qui sépare les murs blancs de la distillerie de la mer. Une cour intérieure accueille les visiteurs. Un appétissant camion-citerne, aux couleurs turquoise de la distillerie, illumine un angle de la cour.

Camion, mon beau camion !

Nous sommes invités par Mr René Danloy, marketing manager du propriétaire Rémy Cointreau. Accueil sympa de ma correspondante courriel: Ailsa Hayes, retail & office manager.

Elle nous confie aux bons soins de Chloé Wood, qui se montre passionnée par cette très vivante relique du passé que constitue le patrimoine de la vieille distillerie. C’est peut-être une vieille dame, mais on y distille avec les techniques d’aujourd’hui : fondée en 1881, elle produit environ 1.500.000 L de whisky par an.

Chloé nous fait remarquer la persistance du bleu turquoise dans la peinture des châssis, des balustrades, de certaines têtes de fûts, et d'une partie de leur gamme de produit. Ce bleu est inspiré par la couleur de la mer en bordure de la distillerie, lorsque le ciel est ensoleillé.

Bruichladdich : cour intérieure - vue vers touraille

Chloé nous expose les différentes étapes de la fabrication du whisky.

Le maltage :

Certaines rares distilleries procèdent elles-mêmes au germage de l’orge. Dans les germoirs, l’orge est étalée sur un sol en pierre, pour que l’amidon insoluble se transforme en amidon soluble. De ce fait, on améliorera le processus de brassage : les amidons seront convertis en sucre.

Si l’orge (barley) est maltée dans les germoirs de la distillerie, on le trempe pendant 24 à 26 heures, avant de l’étendre au sol, où elle repose une semaine. Elle est retournée toutes les 4 heures, et on contrôle sa température et son taux de germination. Cette opération n’est pas effectuée à Bruichladdich.

Passage étroit par la salle des 6 silos à orge maltée. Celui-ci provient des nombreux champs d'orge répartis sur l'île et ses voisines, et notamment celui d'une ferme appartenant au propriétaire actuel de la distillerie : Octomore Farm.

L'orge maltée était autrefois pompé dans les silos par la force motrice d'un moulin, aujourd'hui disparu. On distingue encore les fixations de la roue à eau, sur le pignon du bâtiment. Un gros groupe électrogène pallie aux coupures récurrentes de courant public.

A côté de ces silos se situe l'antique salle de pompage du grain, qui expédie la matière première dans les moulins. D’abord broyé, le grain est ensuite réduit en farine : le « grist ». Une conduite en acier inoxydable, propulse le grain moulu par-dessus la route intérieure vers la salle de brassage.

Le brassage (mashing) :

Cette construction est aisément reconnaissable par sa toiture carrée, surmontée d'un chapeau de délestage des vapeurs : la touraille. Ce type de toiture en pagode est en quelque sorte devenu l'emblème des distilleries écossaises.

Autrefois, un vaste filet métallique était tendu au premier étage du local. On y étendait l’orge. On allumait ensuite les fourneaux à tourbe, pendant une quinzaine d’heures. L’orge, sous l’effet de la chaleur et de la sécheresse, se transforme en malt, et prend la saveur de la tourbe. Ensuite, les feux sont arrêtés, et l’orge maltée continue à sécher pendant 45 heures.

Bruichladdich a installé ses cuves de brassage sous l’ancienne touraille.

Au rez-de-chaussée du bâtiment principal, une longue échelle de coupée, turquoise bien entendu, donne accès quelques mètres plus haut à cette salle de brassage.

Bruichladdich : cuve de brassage

La grande cuve de brassage est à l'arrêt, et en cours de remplissage. Les roues de broyage et de mélange sont à demi noyées dans le moût brunâtre. Le matériel semble en tous points semblables aux cuves de brasseries à bière. Ambiance torride et tropicale.

Le mélange est surmonté d'une mousse légère et beige et blond comme une cassonade. Un vent torride parcours la surface d’un frisson d'air chaud qui éclate les bulles et les reforme un nuage plus loin. C’est lors de cette opération que l’amidon libère les sucres, les enzymes contenus dans la farine du malt entament leur conversion. L'atmosphère de buanderie est telle que les cuves anciennes, parées de plaques en laiton, s'estompe dans un brouillard poisseux. C'est ici que la chaleur va séparer les enzymes contenus dans l'amidon de l'orge malté.

Mais ce qui frappe le plus, c'est le puissant conduit d'adduction d'eau, d'un bon trente centimètres de diamètre, qui remplit patiemment l'énorme cuve: la couleur de l'eau qui y coule est d'un brun roux, semblable à la robe de nos vaches limousines. Cette eau est pompée dans la nappe phréatique, et possède donc la couleur de la tourbe qu'elle recèle...

Pas étonnant dès lors que cette distillerie se targue de produire le whisky le plus tourbé au monde. L'Octomore, qui titre à environ 64% avec 258 PPM de tourbe, est en outre distillé à partir d’orge exclusivement cultivé sur Octomore Farm.

Le bruit de piscine et la chaleur d'étuve donnent à ce lieu une molle quiétude, et porte à la rêverie.

La fermentation (fermenting) :

Ensuite, le moût brassé est filtré (wash), et stocké dans la grande de maturation, contiguë au brassage, dans d'énormes fûts de chêne. On mesure la taille de ces géants, en observant le bas des fûts au travers du plancher métallique grillagé.

On peut inspecter l'intérieur des cuves par un clapet situé sur le haut de chaque fût. Nous avons eu l’occasion de goûter le brassin, à différents stades de son évolution. Si certaines cuves recèlent un breuvage acide et acre, les plus abouties permettent de goûter un brouet assez boueux, mais pas désagréable à boire, doux et légèrement sucré. Ce mout fermenté est légèrement alcoolisé, à 8%. Dans les huit cuves de maturation, le brassin évolue entre 48 et 72 heures, passant rapidement d'un fort dégagement de gaz à un état plus serein.

La distillation (distilling):

On pénètre dans la chambre de distillation comme dans une cathédrale : religieusement.
L’alignement des alambics inspire le respect. Ils sont exclusivement composés de cuivre, qui joue un rôle dans la purification de l’alcool. Deux anciens alambics en cuivre rouge se chargent de la première distillation (Wash pot still). Le brassin est chauffé jusqu’à ébullition, par des rampes tubulaires dans le bas de la cuve de l'alambic. Le liquide surchauffé dégage les vapeurs qui se condensent ensuite en alcool, à environ 28%. Un hublot permet de suivre la bonne évolution de la distillation.

Après 5 à 7 heures de chauffe, on obtient le bas-vin, qui ne représente qu’un tiers de la quantité de « wash » traitée. Devant les cuves, le précieux liquide passe par le « low wine receiver » : ce caisson en laiton et en verre est le cœur du contrôle de qualité du distillat, et est fermé par un lourd cadenas. C’est le travail du « master blender » de le vérifier.

Après refroidissement du bas-vin ainsi obtenu, la seconde distillation, dans le « spirit pot still », qui sépare l’alcool en trois parties : La tête de cuvée, qui est la part la plus alcoolisé du distillat, est obtenue en début de distillation. Le cœur de cuvée, qui constitue le meilleur du distillat, sera conservé en tonneaux. La queue de cuvée, est obtenue avec la fin de la distillation, et est de moins bonne qualité. Le taux d'alcool atteint environ 68 à 78% ! La sortie du spirit pot still, il est clair et incolore. Ici aussi, le contrôle qualité passe par ce merveilleux objet de laiton et de verre, ici appelé « spirit receiver ».

Bruichladdich spirit safe receiver …
… accessible seulement pour le master blender !

Seul le meilleur du distillat sera conservé pour affiner les Pure et Single Malt. Le plus gros de la production sera mélangé au wash, ou revendu aux « Blenders ». La forme de l’alambic, comme son « culottage », sont déterminants pour la qualité du produit. Les écossais préfèrent souvent les alambics à grand bec.

Un quatrième alambic, plus récent, appelée Jane, est utilisé pour la fabrication d’un gin exceptionnel, , véritable concentré de 22 fleurs de la flore d’Ecosse : le gin Botanist

Bruichladdich Spirit Stills

La maturation (aging):

Le whisky ainsi fabriqué est un alcool blanc, alors stocké en fûts de chêne, ce qui lui donnera sa couleur spécifique dorée. Une double maturation est effectuée sur certains tonneaux, alors transvasés dans des fûts de récupération de Sherry Oloroso ou Jimenez. Cette phase de conservation et de maturation peut durer au maximum 40 ans. Quand le « master blender » le décide, le fût est envoyé à l’embouteillage (bottling) : contrairement aux embarras de circulation que nous connaissons en ville, il s’agit ici d’une bonne nouvelle, puisque le whisky prendra ainsi le chemin de la distribution et des cavistes.

Bruichladdich : caves de maturation

Situé derrière les bâtiments de la distillerie, le vaste chais de maturation, où dorment cinquante-cinq mille fûts, est un endroit magique. Il y où règne une atmosphère un peu humide, marine, paisible. Dans la pénombre, les fûts ne dorment pourtant pas: le temps agit, colore le whisky, et prélève son pourcentage d'eau, appelé la Part des Anges, soit environ 7 à 9 % du volume par an. On comprend mieux dès lors le prix parfois exorbitant de certaines vieilles cuvées.

Le plafond est bas, et composé de filière de colonnes de fonte, supportant des planchers en poutre de chêne. Au niveau supérieur, la même quantité de fûts est conservée... Impressionnant la solidité du chêne, et le savoir-faire des ingénieurs du XIXème siècle !

La dégustation :

Elle se fait en deux temps: d'abord par un passage au chaleureux « visitor center », où l'on reçoit son verre à dégustation personnel. On peut y tester deux fûts, mis en perce dans la salle. On peut alors se croire embouteilleur d'un jour, en prenant une bouteille vierge, en soutirant le whisky choisi, et en apposant soi-même l'étiquette personnalisée.

Dans cette salle sont exposées des carottes de tourbe brun foncé : en les observant, on comprend la forme de la bouteille d’Octomore, qui la symbolise.

Bruichladdich : visitor center

On contourne ensuite les bâtiments de la distillerie, pour atteindre le niveau supérieur du stockage de vieillissement. Au centre des amoncellements de milliers de fûts, une petite placette est dégagée, pour une dégustation, à même le fût. Chloé enfonce une canne-pipette dans le précieux liquide, et effectue un prélèvement par siphonage naturel. Le whisky est réparti dans les verres, et commenté.

La double maturation en fûts Oloroso nous a laissé un souvenir absolument inoubliable. Nous ne sommes pas partis sans goûter le fameux gin Botanist, très rafraîchissant, qui nous a dès ce jour accompagné à chaque apéritif sur île.

D'autres distilleries ont opté pour une présentation plus touristique de leur installation.
Bruichladdich a opté pour une formule d'accueil moins formatée, plus naturelle : respect du patrimoine ancestral, mais matériel et technique de production de pointe.

La qualité de l'accueil s'en ressent: on se sent ici réellement reçu en ami, amateur de la même passion pour le whisky de qualité. Loin des installations industrielles d'autres distilleries. Nous remercions vivement nos hôtes, pour cette découverte d’un patrimoine vivant exceptionnel. Ils nous ont fait partager leur passion d’une manière inoubliable.

Le soir tombe, quand nous nous faufilons sur l'étroite route entre la distillerie et la mer, pour rejoindre notre hôtel à Port Charlotte. Courte distance, fort heureusement !

Port Charlotte :

La route qui longe la côte depuis Bowmore, contourne la baie. Vaste estran à marée basse, elle devient miroir du ciel à marée haute, avec l'absence de vent. Port Charlotte est un petit village de pêcheurs, dont les maisons sont alignées en deux rangées bordant la mer. Typiques de l'architecture locale, elles sont crépies de blanc-craie, sous un toit d'ardoises. Les châssis sont peint en bleu nuit. Mais chacune se distingue par le raffinement de leur jardinet, qui donne ce côté cosy inimitable de cottage anglais.

Hôtel Port Charlotte

L'hôtel Port Charlotte, installé en front de mer à l'entrée de la localité, est parfaitement intégré dans ce paysage. Charmant.

Inévitable sas d'entrée, pour séparer la clientèle du pub (à gauche), des résidents (à droite) de l'escalier central, qui mène aux chambres : toutes ont vue sur mer.

La réception est à la fois poste d'accueil, splendide bibliothèque murale, et confortable salon, où l'on peut patienter en consultant de nombreux ouvrages sur l'Écosse. L'ambiance tamisée est celle que l'on peut trouver dans le living d'un cottage privé.

Le choix des plats se fait au salon, où l'on peut déguster le fameux gin Botanist. Mais quand le maître d'hôtel demande de passer à table... Faut y aller, et vite ! Spécialité de fruits de mer, de venaison (cerf, daim), camembert tiède et chocolat amer,… nous resteront gustativement en mémoire.

Les chambres sont tout aussi cosy et confortables. On s'enfonce avec volupté dans les draps frais, les oreillers et édredons en plume.

Après le repas, il est doux de profiter du calme de la nuit. Le vent est tombé. La mer est étale, et la lune pare la surface de l’eau, d'outre-mer profond. Sa lumière spectrale donne une lueur étrange de nuit américaine, sur les façades blanches et silencieuses.

Vue paisible sur l'œil de cyclope du phare qui marque l'entrée de Port Charlotte, et sur les scintillements des éclairages nocturnes de la baie jusque Bowmore et Port Ellen. Aucun bruit de civilisation ne vient perturber le charme nocturne. Cette île est-elle à la dérive au beau milieu des temps ? Beau sujet de rêverie nocturne.

L’air est doux, malgré l’heure tardive. Et l’absence de vent permet de prendre un dernier verre en terrasse. Par la porte du pub, les notes rythmées de la musique celtique apprivoisent le calme de la soirée.

Bercés par les notes, enthousiastes ou nostalgiques, prodiguées par le petit orchestre du pub, il est agréable de descendre jusqu’au front de mer, sous les murs de l’hôtel, et d’observer le scintillement de la vie nocturne de l’île, sur le noir miroir du soir.

La nuit venue, les pieds au chaud sous une couverture en tartan, et la tête plongée dans les moelleux oreillers, on se prend à compter les moutons noirs dans la prairie. L'hôtel est situé au bord même du rivage.

SAMEDI 3 OCTOBRE : JURA

Breakfast de tradition britannique. Tea for me. Café pression pour Eric et Christian.
Scrambled eggs ou sunny-side, bacon, mushrooms or salmon sont préparés minute. Les toasts à la marmelade d'orange ou aux groseilles rouges, sont délicieux.

Vers Jura:

La route côtière, après Bruichladdich, atteint le village de Bridgend. On oblique alors plein nord pour traverser l'île. A quelques miles, un chemin empierré descend vers un ruisseau aux allures de torrent, vers un antique mais impressionnant moulin en pierre. Le grondement de l’eau qui baigne le flanc du bâtiment principal, rappelle qu’avant l’équipement de l’éclairage public, la force motrice de l’eau était la seule énergie disponible. On a trop souvent tendance à oublier la rudesse du passé. Passé l'antique pont de pierre, on découvre :

Le « Wollen Mill » :

Ce moulin, date de 1883, bien que le bâtiment original ait été construit au XVIIIème siècle. Restauré à l’identique par l’état en 1981, il alimente aujourd’hui de grands tailleurs londoniens, et l’industrie du cinéma. Ainsi, on y a créé le modèle « Braveheart », pour le film du même nom. Mais aussi pour d’autres films, tel : Forrest Gump, Rob Roy, Amazing Grace, …

Les artisans recueillent encore aujourd'hui la laine des moutons de l'île, la file, la carde, et fabriquent les pulls, socquettes, casquettes, écharpes,… en tweed ; mais surtout les célèbres tartans écossais des clans de l'île. Le tissage s’effectue sur d’antiques métiers à tisser, dans un vacarme d’enfer. Joyeux capharnaüm, mi musée, mi fabrique, ou l'air à une odeur d'huile de machine et de laine tissée, selon les endroits. La boutique est un formidable amoncellement de produits de toutes sortes, couleurs et prix, ... Presque en vrac. Mais l'endroit est unique et vaut le détour.

Bunnahabhain :

Dans le centre de l'île, les pâturages verts, piquetés de mouton noir à laine blanche, sont souvent bordés de tourbières revêtues de fanes blondes. La flore sauvage est abondante et belle. Avant de descendre sur Port Askaig, une petite route, à gauche, ici appelée "single track" sinue sur la crête des collines, offrant de splendides vues plongeantes sur le Sound of Islay, sur l'île de Jura toute proche, et sur les cônes de grès rose : les trois Paps (Paps signifie les seins en gaélique). Un bœuf écossais, chevelu, mafflu et cornu, regarde passer les rares véhicules. Au terme de dix miles de murs de chemin de pierre, on atteint le graal: la distillerie de Bunnahabhain.

Single track vers Bunnahabhain et Sound of Islay: Les Paps

Installée au bord du Sound of Islay, en contrebas de la route, cette vieille distillerie a gardé un charme fou. Un très haut portail donne accès à la cour de la ferme. À gauche les bâtiments de maltage, fermentation, ... A droite, deux grands alambics, dans un hangar en métal, semblent être les gardiens du passage du Sound. Un escalier interminable mène au visitor center à l'étage. Très agréable endroit, retiré du monde, pour déguster ces magnifiques élixirs que sont les meilleurs Whisky.

BUNNAHABHAIN Distillery : portail d’entrée

Le retour doit se faire par la même route étroite, magnifique quand on a la chance d'avoir un peu de soleil. La descente sur Port Askaig est très courte et très abrupte.

Un ferry effectue la navette entre Islay et Jura: un quart d'heure de traversée à peine. Le plus long est d'attendre le ferry. Pas de souci, car le petit port est situé dans le goulet le plus étroit du Sound of Islay. Le courant marin y est donc très puissant, spectaculaire et redoutable pour qui ne le respecte pas.

ISLE of JURA:

Jura est appelée l'île aux cerfs (de son nom gaélique : cerf rouge), au vu des 8000 daims et cerfs qui constituent l'essentiel des habitants de Jura. L'île ne compte par ailleurs que d'une petite communauté humaine de 187 âmes (dont 35 enfants). En gaélique, un habitant de Jura est appelé : Diurach. Ils vivent pratiquement tous de la distillerie, ou … des moutons. On peine à croire que Glasgow se situe seulement à 60 miles de Jura. Car la nature règne ici en maitre absolu, et le paysage semble inchangé depuis la création du monde.

Si l'île d’Islay apparaît comme retranchée du monde contemporain, ici, la place de l'homme y semble juste tolérée. Sauvage, pure, naturelle, rebelle, silencieuse, ... Jura ne manque pas d'adjectifs pour décrire son caractère exceptionnel. Un désert humain, aux portes du continent. L'eau brune des ruisseaux, chargée de tourbe, semble provenir d'une distillerie, alors que c'est la couleur naturelle de l'eau. L’île de Jura est battue par les vents sur sa façade Atlantique, son relief est beaucoup plus accidenté qu'en Islay. Les trois cônes des Paps, élévations de roche presque nue, à peine vêtue d'un cours lichen brun-roux, sont les sentinelles de l'île, pour le marin abordant l'Écosse par l'océan. Paps, qui signifie "les mamelons": c'est un signal facile à retenir pour les marins ! Jura a été, et demeure une terre rude, domaine réservé de la nature brute.

La quasi unique "single track" partant du débarcadère vers la distillerie de Jura, longe le Sound of Islay. La terre est uniformément couverte d'une fenaison rousse, pour le plus grand bonheur des cerfs, biches et daims que l'on aperçoit régulièrement. Une bruyère aux fleurs violettes s'accroche aux fossés, aux bordures des tourbières, et dans tous les terrains difficiles, colorant de mauve violacé de grandes portions du paysage. A l'embouchure de la mer d'Irlande, la silhouette longiligne de la presqu'île de Campbelltown ferme la perspective.

JURA Distillery : végétation semi-tropicale – embouchure du Sound of Islay

La distillerie ISLE OF JURA :

Auparavant deux à cinq mille personnes vivaient sur Jura, de l’une des 158 distilleries clandestines. Elle est aujourd’hui seule sur l'île... A bien des égards d'ailleurs. La route côtière mène à un petit port. Pratiquement toutes les distilleries de bord de mer disposaient d'un appontement, destiné à engranger l'orge, et à exporter le whisky. De nos jours, c’est le ferry qui approvisionne la distillerie. L’orge provient essentiellement des champs très bios de cette île du bout du monde.

Les palmiers qui bordent la propriété renseignent sans ambiguïté sur la douceur de l'hiver jurassique. La distillerie « Isle of Jura » a été fondée en 1810, mais tomba en ruine. En 1963, elle ressuscite de ses cendres, et aujourd’hui de fédère toute la communauté locale.

JURA Distillery

La distillerie étant assez proche en importance et conception, de celle de Bruichladdich. Il est donc préférable de se rendre directement au "visitor center", petit et très cosy, pour savourer son ambiance chaleureuse.

Une dame très aimable nous fait déguster quelques merveilles maison.

Hormis les cuvées exceptionnelles, l’essentiel de la production se divise en 4 déclinaisons : deux whiskies doux (unpeated) nommé Origin et Diurach ; et deux whiskies tourbés (peated), nommés Superstition et Prophecy.

Le master blender, Richard Patterson, est le même que la distillerie DALMORE, dans les Highlands.

Peaty / Unpeaty :

Un tableau éclaire le visiteur sur les nuances des différents goûts de JURA classiques :

Light / DelicateHeavy / Rich
PeatedSuperstition: Lightly smokyProphecy: Heavily peated
UnpeatedOrigin 10 Years Old: Honey finishDiurach's Own 16 Years Old: Citrus fruits

Le poêle ronronne sous la cheminée en grès rose. Le corps de cheminée est orné de symboles gaéliques, en laiton ou en métal forgé. On y retrouve tous les signes utilisés pour la distinction des différents produits de la distillerie :

Origin: unpeated, 40%vol. Comme son nom l’indique, ce whisky symbolise la renaissance de la communauté et de la distillerie Jura. Sur le devant de la bouteille figure un symbole celtique : le triskell (trois jambes humaines, ou trois spirales). Symbole de la naissance, des débuts, et des forces de la nature.

Diurachs’Own: unpeated, 40% vol. Mais grâce à une maturation de 14 ans en fût en chêne blanc américain, avant de vieillir encore deux ans dans un ancien fût de sherry Amoroso Oloroso, on obtient un whisky doux et corsé à la fois… comme le caractère des habitants de l’île. Les bouteilles sont estampillées au sigle de Diurach.

Superstition: lightly peated (20 ppm), 43% vol. Les superstitions des Diurach’s se transmettent de génération en génération. Avec Superstition, ils ont créé un whisky sauvage, rendant ainsi hommage à toutes les histoires fascinantes à travers le monde. Ils ont apposé sur le devant de chaque bouteille, l'ancienne croix d’Ankh, symbole de chance dans les îles occidentales. La légende veut que si on tient la croix d’Ankh au creux de la paume, la chance nous sourira… On ne demande qu’à le croire : il faut essayer, et essayer encore.

Prophecy: heavily peated (56 ppm), 46% vol. Peu après l’an 1700, les Campbell de Jura chassèrent une vieille prophétesse, pourtant connue pour sa sagesse. Pour se venger, elle leur prédit que le dernier Campbell à quitter l'île serait borgne et transporterait ses maigres biens dans un chariot tiré par un seul cheval blanc. Cette prophétie se réalisa lorsqu’en 1938, Charles Campbell, devenu borgne au cours de la Première Guerre mondiale, conduisit son cheval blanc vers la vieille jetée pour la dernière fois. Tout comme Jura, Prophecy est un whisky imprégné d'histoires et de légendes…

Les éditions limitées : Jura Elixir (sigle : goutte d’eau pure, carte d’Islay avec route latérale). Jura Brooklyn. Jura Tastival. Jura 21YO. Jura 30 YO. Jura 1984 Vintage.

Torpeur bénéfique de ce petit local surchauffé, qui permet de laisser place à la rêverie. Les sigles magiques s'animent sur le ventre girond des dives bouteilles, et enflamment nos imaginations.

Jura Hôtel / Antlers Pub :

Au sortir de cette éthylique étuve, la fraîcheur piquante de l'air fait frissonner les bruyères, et nous incite à nous hâter vers le pub de l'Hôtel Jura qui fait face au Sound of Islay. Un massif de flamboyantes fleurs orangées illumine la façade blanche du pub « Antlers ». Nom bien compréhensible sur cette île hantée par des hardes de cerfs.

Classique: à gauche le confortable lobby de l'hôtel, à droite les bureaux. Il faut se faufiler dans l'étroit couloir des "public conveniencies", pour découvrir le comptoir du pub. Simple et brut, il masque l'accès aux cuisines. Par contre, la salle est crépie de blanc, et munie de ces fameux bancs, table en bois et chaises bancales, qui semble t meubler tous les pubs de la région. Mais la loggia est tentante : vue imprenable sur les quais de la distillerie, sur le parc aux palmiers yuccas, et sur le Sound of Islay, sur lequel quelques cygnes blancs glissent entre cabotage et cabotinage. Dans l'ambiance détendue du pub, on peut admirer le décor éphémère de la festive soirée d'hier: les ballons de la fête sont restés accrochés aux luminaires, ce qui donne parfois de curieux effets d'optique.

La bière blonde locale n'est disponible qu'en pintes d'un demi-litre, mais cela ne nous fait guère peur. Roboratif également: le hamburger maison est tout simplement gigantesque, et renvoie le Big Mac ou le Giant, dans le rayon des menus enfants. Ah! C’est sûr que nous n'avions plus faim en sortant du pub !

Prophecy : les seigneurs de Jura, de la famille Campbell, était malaimé sur l’île, car fort radins. Une sorcière leur lança un sort : le dernier des Campbell quitterait l’île pauvre, borgne, et tirant ses maigres biens dans une charrette tirée par un cheval blanc. C’est effectivement arrivé en 1948 : le dernier survivant de la lignée, devenu borgne suite à une blessure de guerre, prit le bateau dans ces tristes conditions, pour fuir vers … la presqu’île de Campbelltown.

Sur le chemin du retour vers le bac, une improbable cabine de téléphone rouge aux armes de sa Royale Majesté, nous fascine par son côté décalé: aucun hameau n'est visible à l'horizon, et il est peu probable que les daims et les cerfs l'utilisent. L'herbe bloque la porte, et nous confirme le caractère momifié de cet antique centre de communication.

La route du retour vers l'embarcadère laisse au visiteur le temps de goûter la solitude millénaire de l'île, son caractère brut, sa flore et sa faune exceptionnelle. La couleur fauve des herbes sauvages, les variations du violet entêtant des bruyères, le miroir argenté des eaux du Sound, et le défilement paresseux des nuages déclinés dans toute la gamme des gris, ... Tout ici tend à magnifier la nature libre et sans contrainte démographique. L'humain se fait discret, voire absent.
Miracle du soleil : quand un pinceau de lumière illumine les Paps, chacun se prend à rêver. Et il y a matière à rêves, dans cette terre de début du monde. Le ciel chargé, l'océan houleux, l'île bourrue, charrient des légendes gaéliques, qui sont à l'origine du monde, ... et du whisky.

JURA : la lande de bruyère devant le Sound of Islay

En attente sur l'embarcadère sur la rive sud de Jura, on patiente en observant les manœuvres du bac en partance d'Islay. On profite de ces deniers instants de silence et de calme absolu, du murmure de la lande, du ruissèlement gras de l'eau tourbée. C'est au nord de cette île calme que Georges Orwell s'isola pour écrire son célèbre roman 1984. Pur British, de son vrai nom Eric Arthur Blair (voir : The Blair House sur la carte), il naquit en Inde en 1903, et mourut à Londres en 1950.

Sur le bac, fouetté par le vent qui s'engouffre entre les deux îles, on observe avec fascination le jeu des courants puissants qui brassent l'eau du Sound of Islay. On quitte l'ombre des Paps, pour s'approcher de la distillerie Caol Ila.

Vue depuis le bac, la partie ancienne, vers Port Askaig, est demeurée intacte, avec ses immenses lettres distinctives en bord du Sound, l'extension de l'exploitation vers le nord est résolument industrielle. Efficacité sans nul doute, mais perte de charme indéniable.

Le débarquement dans le minuscule terminal de Port Askaig à des allures de retour à la civilisation. Autour de la petite place, outre le bureau d'embarquement faisant office de poste, quelques rares maisons entourent le magasin général, une pension, et un antique pub, réputé pour être le plus ancien d'Écosse, vieux de 500 ans. Malheureusement, si la bâtisse est authentique, la décoration du pub est assez décevante, malgré l'ambiance chaleureuse créée par les habitants du cru.

Il est préférable de profiter du jardin, et de se laisser bercer par le balancement nonchalant des bateaux de pêche, rouge, blanc et bleu sur les eaux du Sound.

Ferry retour de Jura vers Port Askaig

Distillerie CAOL ILA :

(on prononce : Quel-ila)

A la sortie de Port Askaig, la route se hisse rapidement sur la falaise. Seul accès par le plateau, une étroite "single track" sur la droite, conduit rapidement à la proche distillerie de Caol Ila (signifie : Détroit d’Islay, en gaélique). Fondée en 1846 par Hector Henderson, elle appartient aujourd’hui à Diageo. Elle produit 3.600.000L d’alcool par an.

Par les grandes vitres de la portion neuve des installations, on aperçoit l’immense futaie des alambics de cuivre : trois Wash et trois Spirit pot stills. Le bord du Sound attire irrésistiblement le regard. Avec le jour qui décline, la brume couvre peu à peu les eaux, momentanément calmées, et les couleurs s'estompent sur la lande et les Paps de Jura, la ténébreuse voisine. Le temps est idéal pour laisser ses pensées dériver vers les contrées oniriques, et les légendes gaéliques sortent de terre comme l'haleine millénaire des frayeurs et croyances des peuples d'Écosse.

L’accueil est assez froid et impersonnel, et n’incite pas à s’attarder. Le retour par le centre de l'île nous rassure: au bout de la lande plane, notre avion attend patiemment, le nez dressé vers le large. Aussi petite que soit cette île, c'est toujours un bonheur de déboucher à Bridgend, sur la baie qui abrite Port Ellen, Bowmore et Port Charlotte. Et le calme de l'hôtel, la contemplation de la baie, apaisent les corps fatigués.

L'heure du débriefing approche: le whisky est un excellent antiseptique. Le Botanist constitue quant à lui un apéritif très fleuri, et la table est accueillante.

DIMANCHE 4 OCTOBRE:

Le village de Bowmore est charmant. C'est le chef-lieu de l'île. Maisons blanches, toits d'ardoises, châssis bleus donnent une belle unité. Le ciel se reflète sur les façades basses qui se sont progressivement construites autour de la plus ancienne fabrique de whisky de l'île. La distillerie de Bowmore est fermée le dimanche. En tous cas hors saison. Un coup d'œil sur le restaurant lié au pub, permet d'admirer la baie au travers des salons cossus et des salles installées en terrasse, en surplomb sur les eaux. Dommage qu'il ne soit jamais ouvert le midi, car peu de gens peuvent bénéficier d'une vue aussi magnifique.

La localité par contre est très vivante, et le monde se presse autour du marché artisanal. En haut de l'avenue qui descend vers la mer, une curieuse église ronde domine le paysage. Absolument ronde, à l'exception du clocher, elle est sensée ne pas posséder d'angles mort, où le diable pourrait se cacher. Cette croyance en dit déjà long sur les superstitions qui hantaient la mémoire des peuples gaéliques.

Quittant Bowmore, la route côtière longe la baie jusque Port Ellen. A l'entrée du village, les anciennes installations de la défunte distillerie Port Ellen ont été reconverties en malterie. Vu de la baie, les entrepôts peints en blanc, frappés de la marque locale, masquent les grands silos en inoxydable, de l'exploitation moderne de la grande malterie. Ici sont préparées les orges mêlées, d'Islay et d'autres îles écossaises. Comme à l'ancienne, Bowmore, Bruichladdich et Kilchoman ont leur propre production d'orge maltée. Après la grande malterie, les maisons se pressent, sans grand charme, de part et d'autre de la rue. Comme une libération, on débouche ensuite sur une vaste esplanade herbeuse, qui coule littéralement vers la courte plage. Sur ce front de mer, l'enfilade des maisons qui fait face à la baie, est plus conforme au standard local. Un magasin général fournit les habitants du cru en denrées les plus diverses. Grand bol d'air marin, respiré à pleins poumons. A la pointe extrême des constructions, un petit port de pêche donné accès au large. Tournant le dos à Port Ellen, la route traverse la presqu'île pour atteindre à nouveau la mer quelques kilomètres plus loin. Trois mythiques distilleries s'égrènent sur ce bord de mer, qui fait face à la presqu'île de Campbelltown. Vers le nord, la route se termine en cul de sac, sur une côte déchiquetée et déserte. Nous faisons le choix de commencer par la plus lointaine et la plus isolée: Ardbeg.

ARDBEG Distillery:

Sertie en contrebas d'une falaise, la vue en surplomb sur la distillerie est superbement décorée par un troupeau de moutons noirs à laine blanche, paissant dans un pré d'un vert acide et gras. Et ce n’est pas un hasard : installée au fond d’une petite crique, invisible depuis le plateau, elle servait de refuge aux contrebandiers, lors des années de prohibition. Tournant le dos à la colline, la distillerie Ardbeg arbore fièrement un patrimoine d'une rare beauté. Depuis le parking à l'américaine, on est subjugué par un alambic splendide, marqué aux armes de la maison, qui fête également en 2015 ses deux cents ans d'existence. Au-delà de cet impressionnant signal, un escalier de pierre hémicylindrique donne accès à la cour d'honneur.

Au centre du "Yard", une immense rosace en galets, représente le sigle maison. La splendide cour carrée est cernée d'immenses bâtiments de ferme abritant les installations de la distillerie. Sur les murs chaulés de blanc éclatant, une immense galerie de portraits donne une touche éclectique à ce haut lieu d'accueil. Le vent s'engouffre en hurlant dans la brèche entre les constructions ouvrant sur la mer.

ARDBEG : the yard

L'ancienne malterie a été aménagée en salle d'accueil pour les visiteurs. La structure métallique de l'immense nef raconte le passé victorien des constructions originelles. Le luxe des écrins à bouteilles, la tenue très chic du personnel, et le raffinement de l'accueil au restaurant « The Old Kiln Cafe » (Café du Vieux Four), s'oppose au cadre bon enfant des distilleries traditionnelles. Très agréable table pour une collation de midi, qui permet à la fois de goûter des spécialités locales, et quelques whiskies maison. Puissants, tourbés, souvent âpres, ils n'ont pas d'équivalent.

Nous apprécions particulièrement la cuvée Corrywreckan. Par contre, leur produit phare : le Perpetuum, atteint des sommets en termes de prix.

Surprenant spectacle: des centaines de fûts de chêne bourbon, se chargent des embruns marins, avant de recevoir le divin breuvage. Pas étonnant dès lors que le whisky local ait cette saveur iodée.

Chez Ardbeg, le visiteur est clairement accueilli dans un cadre de toute beauté, de grande classe, mais totalement formaté: on y retrouve la majesté des installations d'époque, mais plus leur usage. Pour un hôtel, le complexe serait classé 4 étoiles. Probablement le plus chassieux de l'île.

The Kildalton Old Parrish Church:

Au sortir de ce site étonnant, et avant de revenir sur nos pas, on peut se diriger vers l'extrémité solitaire de l'île. Surprise lorsque le single track se faufile en bord de plage: un couple de phoques se prélasse sur un rocher à fleur d'eau.

Au bout du bout, peu avant le hameau d'Ardtall, précieusement cachée au sommet d'une colline, seulement accessible par un chemin de terre, la chapelle en ruine: The Kildalton Old Parish Church se dissimule derrière un cimetière clos, qui semble exhalé d'un univers d'outre-tombe. Les sépultures qui ont survécu aux nécroses des siècles, hérissent le sol moussu de leurs moignons humides. Par opposition, une croix immense se dresse fièrement dans le pré sacré: The High Cross of Kildalton est la star locale. Haute de 2,65 m et d'une envergure de 1,30 m, elle est une des plus anciennes et des plus belles croix chrétienne d'Écosse.

La Chapelle, privée de toiture, est percée de portes étroites, dont les moellons rappellent les chicots de vieille sorcière. Une table isolée, solitaire, accueille les rares visiteurs d'un peu de thé ou d'eau de l'île. Un vent puissant secoue les frondaisons des arbres qui couronnent le mont, fait vibrer l'or des feuilles gorgées d'automne, et frissonner les herbes rousses de la lande qui s'étend jusqu'aux confins solitaires du paysage. Sensation d'infini. Sentiment de vivre hors le temps. Sans passé ni avenir. Juste le présent à vivre avec l'intensité des moments rares.

Sur la route du retour, le couple de phoques se prélasse toujours. Tranquille.

LAGAVULIN:

Façade blanche impeccable, frappée des célèbres lettres qui font la renommée de la marque. Et toujours ce vent de mer qui s’accentue d’heure en heure, fouette les esprits et aiguise les appétits. Fondée en 1816 (soit un an après Laphroaig et Ardbeg), elle a été construite sur les ruines de trois distilleries illicites, datant de 1742 : Kildaton Distillery, Ardmore Distillery, et Malt Mill Distillery. Lagavulin possède deux Wash et deux Spirit pot stills.

Cette distillerie fut personnellement ma porte d'entrée dans le monde gustatif dès "Pure malts". C'est peu dire que cette visite avait pour moi valeur de pèlerinage ! Et je ne fus pas déçu. Un pont en bois franchi un ruisseau d'eau tourbée, qui alimente la production. Une jolie placette très fleurie donne accès à l'étage de la distillerie, où se trouve l'accueil. Dommage que les quais en front de mer ne soit pas accessibles au public. Mais on distingue en contrebas les amoncellements de fûts prenant le bon air salin.

Le visiteur a le choix entre la boutique officielle, coquette mais exiguë, et la dégustation payante. Franchement, ici le jeu en vaut la chandelle. On est dès lors introduits dans de spacieux et confortables salons, installés dans les anciens "grands bureaux" de la vénérable maison.

Restaurés avec soin et goût, ces anciens locaux de l'administration de la société ont gardé le charme désuet du début du dix-neuvième siècle. Bois blond et tapis au sol, lambris vert cérusé, murs crème, sofas insondables, vitrines mettant en valeur le patrimoine maison, superbes maquettes de bateaux, éclairage diffus, ...

Ambiance idéale pour déguster un trio de LAGAVULIN, accompagnés de chocolats aux épices ou au gingembre. Moment de bonheur gustatif. Grand moment.

Le temps de se rappeler que la distillerie a commencé son exploitation en 1816, un an après celle de son cousin Laphroaig. La concurrence entre les deux branches voisines de la famille a toujours étés féroce, et a sans doute joué sur la renommée mondiale des deux maisons. Aujourd'hui LAGAVULIN (Diageo) produit 1.700.000 L de whisky.

LAPHROAIG :

L'accès au site se fait ici également par une brèche entre les bâtiments, qui donne directement sur la mer. Il faut prendre du temps, pour observer les façades blanches, et profiter d'un rayon de soleil perçant la muraille grise des nuages, pour mettre en valeur les armoiries du Prince Charles, apposée en honneur de son intérêt pour la distillerie de Laphroaig.

Ensuite, laisser le vent du large fouetter les sens, et saliniser les barriques rangées comme une armée de défense côtière, admirer la cour intérieure autour de laquelle se dressent les murs blancs, ... et rêver à l'activité des nombreux ouvriers qui vivaient ici autrefois de ce jouissif breuvage...

LAPHROAIG : terrasse sur mer

Les maisons ouvrières fleurissaient comme des champignons. Une foule de gens alimentait la noria incessante entre les bateaux déchargeant le grain, et embarquant les précieux fûts, assurait le pain quotidien des habitants de l'île.

Un petit musée, sombre mais confortable, permet de s'imaginer la vie au dix-neuvième siècle, par des photos d'archives en grand format, des meubles du dix-neuvième siècle, bureaux, secrétaires, ou objets magnifiques, par eux-mêmes ou par leur usage, récoltés au cours des décennies, et exposés ici en hommage aux anciens.

Difficile de résister à un Laphroaig introuvable en Belgique. Et la marmelade d'oranges au Laphroaig (2%) 10 ans d'âge, est in excellent moyen d'entretenir sa mémoire, au petit déjeuner.

Laphroaig : salon de dégustation

LOCH GRUINAR :

Le vent se renforce sur Islay. La lande frissonne sous les assauts de l'air frais. La température chute à mesure que le ciel se charge. Après la longue plaine centrale de l'île, longeant l'aéroport, le spectacle de la mer à Bridgend, blanche d'écume, laisse présager des conditions météo assez rock and roll pour notre retour le lendemain. Mais le déferlement galopant des nuages déchire par instant le manteau gris du ciel, et laisse percer des pinceaux de lumière dorée, qui illuminent la lande de couleurs merveilleuses. C'est le bon moment pour observer le nord-ouest de l'île, autour du Loch GRUINAR.

Loch GRUINAR : marée basse

Cette partie d'Islay est fort peu habitée, hormis par les moutons noirs et les bœufs écossais. En quittant la route côtière pour s'enfoncer dans le single track qui monte vers le loch, on prend conscience de la solitude des lieux. Mieux vaut ne pas tomber en panne, ou se tromper de sentier, car les plaques de signalisation sont rares et laconiques. La lande recouvre le paysage et masque les rares traces d'humanité. Pourtant, au sommet d'une courte colline, le paysage s'ouvre enfin. Et le Loch GRUINAR apparaît comme une longue langue de mer, pénétrant profondément le socle de l'île.

Une single track de toute beauté permet de longer le loch par la gauche, en surplomb au-dessus des eaux. Comme un organiste de lumière, le soleil éclaire le paysage, par touches successives, crevant l'épaisse couche de nuages. Les éléments se déchaînent à mesure que le temps passe. La lande courbe l'échine contre les assauts venteux. Les moutons sont noirs dans les prés salés. La houle hérisse de moutons blancs la crête des vagues.

Le chemin est si étroit, hors les passages alternatifs, qu'il est prudent d'aller jusqu'au nord de l'île, où se trouve la réserve naturelle ornithologique de Nave Island. L'extrême bout du cul de sac marin, est occupé par une ferme, qui occupe la pointe d’Ardnave. Probablement construite sur les ruines d'une ancienne abbaye, elle est survolée par une escadrille de choucas, qui virevoltent dans les furieux hurlements de la tempête qui se prépare au large. Ambiance décapante. Comment les fermiers locaux arrivent-ils à tenir debout dans ce déferlement éolien ?

Sur la route du retour, à mi-hauteur du loch, un cimetière du Commonwealth côtoie les ruines de Kilnave Chapel And Cross. L'édifice religieux a été construit fin XIIIe siècle, par la paroisse de Kilchoman.

Loc Gruinar : Kilnave Church and Cross

Kilnave signifie "lieu saint" en gaélique. Elle fait face à la splendide baie de Loch GRUINAR, et on imagine aisément les paroissiens des siècles passés, palabrer sur le parvis, en contemplant ce paysage de commencement du monde. Pour l'heure, le souffle glacé des vents océaniques nous fait frissonner, et on resserre sa parka autour du cou.

Si la partie nord du cimetière est consacrée aux tombés des vétérans des guerres du Commonwealth, elle commémore en fait le lieu de la bataille qui en 1598 fit s'affronter ici le clan des Mc Donald (d'Islay) à celui des Mc Lean (de Mull). Le vieux pré carré qui ceint la chapelle recèle un trésor beaucoup plus ancien: la Kilnave Cross est un des plus anciens monuments d'Écosse: cette impressionnante croix gaélique, rongée par des dizaines de siècles de vents et d'embruns, a été datée au carbone 14, et son origine remonte à plus de 4500 ans (-2500 ans avant notre ère).

Kilnave Cross : 4500 ans !

La rencontre avec ce vénérable témoin du passé mérite de boire un whisky en imaginant notre place infime sur la trame du temps. L'hôtel de Port Charlotte s'avère être un lieu idéal pour s'adonner à ce type de méditation.

La promenade digestive est courte ce soir, tant les éléments se déchaînent. Les cigarettes brûlent au vent avant qu'on ait eu le temps d'en profiter. Le vent coupe le souffle et plaque le corps contre les murs livides. La mer est blanche d'écume. Les vagues se creusent et se fracassent brutalement sur les rochers. Le phare semble si précaire dans ce déferlement de forces. La brume de mer efface l'autre rive de la baie, et noie la perspective. L'air est glacé.

Les moutons de nos rêves seront bien agités cette nuit, en pensant à notre décollage prévu demain, en pleine tempête...

LUNDI 5 OCTOBRE:

Sur la côte ouest de l'île, non loin de Port Charlotte, se trouve une vieille église, isolée en bord de falaise: Kilchoman Old Parish Church. Construite en 1825 en style gothique, elle est dominée au nord par une puissante tour couronnée de créneaux. Baies de portes et fenêtres présentent l'arc ogival typique du gothique.

La toiture est aujourd'hui disparue, et l'édifice est en danger d’effondrement... À restaurer d'urgence.

Kilchoman Old Parish Church

Cette église devait se situer au centre de la localité qui hébergeait les travailleurs de la proche ferme de Kilchoman.

KILCHOMAN :

(prononcer : Kil-ho-man)

La petite dernière sur Islay. Installée dans une ancienne ferme, la distillerie ne produit que depuis 2005. Sa production de seulement 120.000 L, en fait une des plus petites d'Écosse. Autre particularité: c'est la seule de l'île à ne pas être installée les pieds dans l'eau. L'activité fermière est ici prépondérante. La fabrication inclut la culture de l'orge. Le maltage et le séchage sont faits maison également. Le visiteur se promène librement au milieu des bâtiments de la ferme et de la distillerie. Les infrastructures ici semblent artisanales et l'accueil est bon enfant. Aux antipodes des grandes distilleries grand public. On vient ici si on est motivé.

Kilchoman visitor center

Le shop est par contre très didactique, et expose par le menu les étapes de la fabrication du whisky. Les instruments du passé y sont également mis à l'honneur. La salle de dégustation et d'exposition est basique.

Mais grâce à une dégustation préalable dans le charmant pub de Bowmore, le choix s'impose assez facilement. Ces artisans fabriquent un très beau produit, malheureusement assez confidentiellement distribué.

BOWMORE:

Impensable de quitter cette île merveilleuse sans visiter la plus ancienne des distilleries d'Islay. Fondée en 1779 par John Simpson, elle est également une des plus vieilles d'Écosse, et une des plus productives: 2.000.000 L par an. La société d'exploitation, Morrison Bowmore Distillery, est aujourd'hui dans le giron du groupe japonais Suntory.

BOWMORE Distillery : entrée du domaine

Les bâtiments originaux ont les pieds dans l'eau, et les barriques destinées au whisky sont entreposées au plus vif de l'air marin. La mer est turbulente ce matin, et les embruns humidifient l'air. On imagine sans peine l'apocalypse que subissent les fûts de chêne en cas de grosse tempête. L'eau tourbée et le sel marin sont partie intégrantes du caractère particulièrement fumé et iodé des whiskies de Bowmore.

La « Part des Anges » chez Bruichladdich

On a beaucoup investi dans l'aménagement d'un visitor center ultra moderne, répartis sur trois niveaux. Les services en bas, l'accueil et la boutique au rez-de-chaussée, et un petit musée à l'étage. Ce dernier niveau comporte le salon de dégustation. Assez impersonnel, mais comportant d'agréables salons, orientés vers d'immenses baies vitrées avec vue imprenable sur la baie, dent les eaux sont aujourd'hui fort agitées, et poussées par un vent très violent. Par beau temps, on peut par contre profiter d'un agréable balcon, surplombant la mer.

BOWMORE Distillery : salon de dégustation

Au-delà de baies vitrées, un balcon en caillebotis de bois, protégé par u bastingage en inox brossé, très contemporain, permet, par beau temps, de déguster en admirant la mer, et en humant ces embruns qui font le caractère du whisky de Bowmore.

BOWMORE Distillery : bar

Retour à Liège :

À regret, il est temps de reprendre la route de l'aéroport… A midi, le ciel noir, chargé à bloc de pluies diluviennes, déverse des trombes d’eau sur l'île. Un vent de 5 Beaufort chasse la pluie à l'horizontale. Et c'est sous ce déluge et dans le hurlement des éléments déchaînés, que se passe l'embarquement des bagages et passagers. Trempés jusqu'à l'os, la cabine enfin fermée se charge rapidement de buée, ... qu'il faut attendre d'évacuer avant de pouvoir décoller. L'avion tremble sous les assauts d'Éole. Le moteur couvre à peine le déchaînement des forces naturelles.

Enfin, la tour de contrôle donne le feu vert à notre décollage. Ils illuminent la piste d'envol, tant le ciel de midi est aussi sombre que la nuit. Brinquebalé comme fétu de paille, l'avion se cabre pourtant et décollé dans la tempête...

Après une ascension bien secouée au shaker, le bleu du ciel et le soleil apparaissent enfin. Vol calme, au-dessus des nuages et du tumulte. Juste assez de temps pour rêver à cette magnifique terre d'Islay, qui nous a si bien accueillis.