Carnet de route Turquie 2014

Bibliographie :
Les pages qui suivent ont été inspirées par les sources suivantes :
- Road book Philippe Martin: Turquie 2014.
- Explications de notre guide : Ilhami DEMIR.
- La Señora (de Catherine CLEMENT) : histoires des juifs marranes (convertis de force au catholicisme), de Lisbonne à Istanbul.
- Harem, de Nurhan Atasoy (English version) Bilkent Kültür Girisimi Publications.
- Wikipédia.
Certains faits d'histoire, décrits dans ces lignes, résultent de ce qui nous a été dit pendant le voyage, ou de ce qui est disponible comme information.
Certains événements, liés à l'histoire de la Turquie, et à ses rapports avec les nations avec lesquelles elle est entrée en relation ou en conflit, ont un éclairage différent, que l'on soit au centre de la situation, à l'Orient, ou à l'Occident.
Il se peut dès lors que certains traits d'histoire décrits, peuvent être sujets à interprétation.
Il appartient à chacun de se forger sa propre version de l'Histoire.
Dimanche 07 septembre : BRUXELLES - ISTANBUL :
Bonne idée, cette nuit au Sheraton. Dès potron-minet, nous nous regroupons dans le hall de l'aéroport de Zaventem. Vol sans histoire de 3.00', avec baptême de l'air en douceur pour Sergio. Ensuite 3.00' de trajet en car, suite à une panne moteur, pour rallier le côté européen de la cité stambouliote, en longeant le front de mer de Marmara. Long chapelet de parcs aux décorations florales arabisantes. Entrée en cœur de ville par les impressionnants remparts (construits par l’Empereur Théodose), avant de nous engluer dans la très vivante et animée Ordu Caddesi.
Arrivée à l'hôtel Darkhill, en "calme" contrebas de la bruyante artère centrale du vieil Istanbul. Le pot de bienvenue, sur la terrasse de l'hôtel, nous offre une vue panoramique sur les vieux quartiers, plus loin sur la Mer de Marmara, piquetée de navires à l'ancre, et à l’horizon le côté asiatique de la ville.
Nous prenons le tram (boîte à sardines mobile), depuis « Laleli Université », jusqu’à l’arrêt « Sultanahmet » (mosquée du Sultan Ahmet). En chemin, à proximité de la magnifique Mosquée de Beyazıt, vue sur l'esplanade de Beyazıt (place de la Liberté) grouillante de monde et la superbe porte de l'université Laleli, au fronton vert, orné de lettres or. La tour de Beyazıt, conçue (en 1928) pour prévenir les incendies, sert désormais de repaire visuel dans la cité, ... et pour les télécommunications. Après le franchissement de la porte, on trouve l’entrée du Marché aux livres, qui donne accès au célèbre Grand Bazar, aujourd'hui fortement colonisé par l'Empire du Milieu.
Les rames de semi-métro qu'on appelle « le Tram », ont été (pour une part) construite par Alsthom: l'avant des motrices évoque la forme d'un calice de tulipe, symbole d'Istanbul. Nous descendons du tram place de l'Hippodrome : gigantesque espace libre, bondé de monde, sur les traces de l’ancien hippodrome de Justinien, dont subsistent les deux obélisques marquant l’extrémité du champ de course, actuellement dallé et transformé en parc et jardins.
Dans la lumière dorée du couchant, la Mosquée Bleue (Mosquée du Sultan Ahmet), à notre droite, propose ses lignes élégantes du XVIIème siècle, avec en face, comme en réponse, la masse gigantesque, rose et trapue, de Sainte-Sophie ou « Ayasofya » se parant des derniers rayons du soleil, en un spectacle grandiose, qui ne cesse d'impressionner des millions de personnes depuis le sixième siècle après JC.
Nous contournons la vieille dame par la gauche, pour descendre en longeant la muraille du sérail de Topkapı, dans le bruissant quartier de Sirkeci. Ce goulot urbain siphonne une noria de trams, de cars, de camions, et de voitures, au milieu desquels circulent un essaim compact de turcs et touristes mêlés. Longue litanie de boutiques aux épices, présentoirs regorgeant de baklavas ruisselants de miel, et de pâtes de fruits, noix et châtaignes, femmes opulentes assises en vitrines, malaxant la fine pâte de pain, restaurants aux moelleux divans et à l'éclairage tamisé, foule de vendeurs de rue proposant du maïs grillé, des châtaignes, des kebabs de toutes sortes, boutiques modestes ou luxueuses proposant des montres et bijoux, vrais et faux, ou de somptueux tapis d'Orient, aux dessins raffinés et aux teintes soyeuses.
Les Turcs sont la réputation d’être accueillants, adorent le luxe, et aiment à montrer les richesses de leur ville. Ici, c’est fait !
Istanbul est une ville-fibule, qui noue les continents européen et asiatique. Et cela se ressent.
En bas de cette sinueuse avenue nous conduisant à la Corne d’Or, nous découvrons le quartier de Sirkeci, avec la nouvelle station du parfois décrié « Marmaray ». Ce métro couvre actuellement 14 km, à partir de Yeni Kapi (Porte Neuve), sur la Mer de Marmara, puis relie la gare de Sirkeci, passe sous le Bosphore, et rejoint la gare d’Üsküdar, sur la rive asiatique de la ville. Une antique locomotive de l'Orient Express, est installée devant la mythique gare terminus de l'Orient Express, si chère à Hercule Poirot, le personnage d'Agatha Christie.
Étourdis et ravis, nous débouchons enfin sur Eminönü, le quartier du port au bord de la Corne d'Or. Enfin ! La Corne d'Or: lieu mythique, dont nous entendons parler depuis notre enfance. Du quai, de droite à gauche, le regard balaie la rive asiatique, encore ensoleillée, le premier pont suspendu qui surplombe l'entrée du Bosphore, puis la rive de la Tour de Galata, le pont de Galata, et tout un enchevêtrement de « vapürs », qui se croisent avec les navires marchands ou de plaisance, en fumant des cigares de mazout, dans un indescriptible désordre.
Une puissante odeur de poisson grillé assaille nos narines: les gens font la file en salivant, pour acheter un pain/poisson: les fameux « balik ekmek ». Nous nous égayons tous sur cette gigantesque place.
Franchissant la futuriste gare en verre du tram, nous flânons entre les placettes et ruelles du quartier, admirant les mosquées aux minarets filiformes, dont Yeni Camii (Nouvelle Mosquée), qui nous domine de toute sa masse et sa hauteur.
Un million de personnes se croisent et recroisent dans ce quartier vivant, boivent un thé brûlant sur de sofas multicolores. Nous craquons pour des châtaignes grillées, après avoir siroté un « herbal thé » sur une vaste terrasse, surplombant Yeni Camii, Rüstem Paşa Camii, et le très odorant Bazar Égyptien.
Retour par le tram, véritable colonne vertébrale de la vieille ville, toujours bondé comme un œuf, jusque Laleli Université. Nous étions certes comprimés comme des sardines, mais nos compagnes soufflent en s'extirpant du tram, échappant ainsi aux mains baladeuses de certains stambouliotes, qui s'agrippent comme des sangsues à leurs rondeurs.
Repas du soir sur la terrasse du Darkhill. Persil ciselé, tomates séchées et fromage blanc, puis un kebab (brochette de köfte), à enrouler dans une fine pâte à pain non levée.
À la fin du repas, notre Selçuk national, doté d'une barbe Seldjoukide, fournie par deux mois de convalescence, et d'un élégant catogan, nous emmène dans sa Kia, pour rejoindre Serpil et Cansu, qui nous attendent près du Bosphore.
Nous descendons dans un des plus vieux quartiers d'Istanbul, dont les antiques maisons en bois s'écroulent malheureusement les unes sur les autres, puis, par un lacis de ruelles, nous rejoignons le carrefour Aksaray, puis le Boulevard Atatürk. Passant sous l'imposant aqueduc romain de Valens, nous franchissons ensuite la Corne d'Or.
Sur l'autre rive, nous longeons le Bosphore, long chapelet de yachts de plaisance, de palais entourés de parc magnifiques, jusqu’au palais impérial de Dolmabahçe. Nous profitons pleinement ensuite des embouteillages nocturnes, pour apprécier l'interminable façade entourant le palais de Dolmabahçe. De l'autre côté de la route, un parc a été donné pour la création de la très renommée Université de Dolmabahçe.
Dégagé du goulot, nous reprenons la rive du Bosphore, et découvrons le quartier de Bebek, berceau de la famille de Selçuk. Sa mère de 97 ans vit dans une rue perpendiculaire au port de plaisance. Passage sous le premier pont suspendu, crépitant de lumière. De l'autre côté du Bosphore, superbes illuminations de l'Ecole Militaire.
À l'endroit où le Bosphore s'étrangle, deux tours génoises qui commandaient le passage du Bosphore à la Mer Noire se font face. Serpil et Cansu nous attendent sur une très agréable terrasse au pied de la tour Génoise occidentale, dans les vestiges de la forteresse de Rumeli Hisarı, construite en trois mois (on croit rêver), début 1452, par le Sultan Mehmet II, pour contrôler la route du Bosphore, et étrangler ainsi Constantinople.
Vue imprenable sur les eaux sombres du Bosphore, chargé de navires malgré l'heure tardive, et sur le deuxième pont suspendu, qui change de couleur à chaque minute. Magnifique rencontre, autour d'un thé noir très fort, allongé d'eau bouillante. Retour par le tunnel sous la place Taksim, et le boulevard Atatürk jusqu'Aksaray, et enfin Laleli.
Lundi 8 juillet : ISTANBUL :
Nous faisons connaissance avec notre guide Ilhami Demir, qui nous accompagnera tout le séjour. La pluie du matin n'empêche pas le pèlerin. C'est aujourd'hui d'actualité. Le temps est à nouveau gris mais sec. Ilhami nous fait découvrir cette ville qui fut la capitale de l'Empire Romain, Byzantin, puis Ottoman. Passant par la Porte de Théodose, on contourne le centre-ville toujours embouteillé. Impossible de compter les innombrables minarets qui cisèlent le paysage urbanistique. La ville compte près de 2000 mosquées, dont 150 sont classées « monument historique », pour environ 200 églises, essentiellement dans le quartier Taksim - Galata. Direction Yeni Capı (Porte Neuve). Ensuite, en bordure de Mer Marmara, on longe le marché aux poissons et son chapelet d'étals de produits de la mer. Vue sur les six minarets de la Mosquée Bleue. Depuis le front de mer, sous un ciel plombé, nous montons par un vieux quartier très bien restauré : maisons en bois style San Francisco (les yalis), aux couleurs pastels très fifties, vers la Mosquée Bleue et la Place de l'Hippodrome.
Entre la Basilique Sainte-Sophie, édifiée en l'an 530 par l’Empereur Justinien, et la mosquée du Sultan Ahmet, construite en 1615, onze siècles d'histoire ont secoué la ville et le monde. Entre les deux monuments religieux, s’étend le Hammam voulu par Roxelane, favorite du sultan Soliman le Magnifique, pour venir en aide essentiellement aux femmes en difficulté.
Les MINARETS : La plupart des mosquées de quartier sont édifiées avec un unique minaret. Une mosquée à deux minarets est généralement construite par un Sultan, à l'exception par exemple de Yeni Camii, dont la construction s'est étalée sous le règne des Valide des Sultans Murad III et ensuite Mehmet III, et qui dès lors ne porte le nom d'aucun d'entre eux. L’architecte Davut Ağa, était un apprenti du très célèbre Mimar Sinan. On dénombre quatre minarets pour celle de Soliman le Magnifique -quatrième sultan après la conquête de Constantinople- comprenant dix balcons au total -2 x 2 et 2 x 3- puisqu’il est le dixième sultan de la dynastie ottomane. Sultan Ahmet Ier, voulant montrer sa puissance, en avait fait édifier six autour de sa mosquée appelée aujourd’hui Mosquée Bleue… Les dents avaient alors grincé à La Mecque où on fit édifier un septième minaret… L’honneur était ainsi sauf pour tous.
L’HIPPODROME : Ou Place At Meydanı. Construite sur les fondations du Circus Maximus, au cœur de la Nouvelle Rome, voulue par Constantin en l’an 330. Au centre de cet Hippodrome de Septime Sévère, s'élève une élégante fontaine d'ablution, cadeau de l’Empereur d’Allemagne Guillaume II au Sultan Abdülhamit II, lors de sa visite en 1895. L'Hippodrome, dont la piste mesure 450 x 78 m, était installé devant le Palais de l'Empereur. Il pouvait accueillir cinquante mille spectateurs. On y organisait des courses de chars, longues de 7 tours des obélisques plantées en épine dorsale.
Lors d'une période de trouble, l’Empereur Justinien, Théodora et leur suite, ont été attaqués par 50.000 hommes. Ils se réfugièrent rapidement dans leur proche palais, et la garde massacra les manifestants. Bilan: 30.000 morts!
Ne pouvant atteindre leur but, la foule, par dépit, a opéré alors la destruction systématique et complète de la seconde basilique. L'Empereur Justinien décida alors la reconstruction de la troisième basilique de Sainte-Sophie, qui deviendra ainsi le bâtiment le plus important construit à cette époque, et comportant la plus grande coupole du monde : 54 m de diamètre.
À l'extrémité du champ de course, l'Obélisque de Thoutmosis III, amené par l'Empereur Théodose, fut taillée en l'honneur d'Horus (du panthéon égyptien): plus de trente jours ont été nécessaires pour l'ériger sur le site de l'hippodrome, et elle est dressée sur quatre blocs de porphyre, servants d'amortisseurs, qui lui ont permis de rester debout depuis lors, malgré les nombreux séismes. On trouve également la Colonne Serpentine, en bronze, en l'honneur de Zeus (du panthéon grec).
Constantinople la Romaine était à cette époque, le nœud commercial entre l'Orient et l'Occident. Donc la ville la plus riche du monde. En 1452, le Sultan Mehmet II le Conquérant dut en faire le siège pendant 54 jours pour vaincre la résistance de l'Empire Romain. Les murailles et la nature du terrain ont rendu la prise de Constantinople longue et difficile. La situation géographique, défendue par la Mer Marmara et la Corne d'Or, ainsi que les puissantes murailles de Théodose, rendaient la ville quasi imprenable, mais après un assaut de haute lutte, il parvint finalement à vaincre l’Empereur Romain. Pendant l'assaut, 50.000 hommes sont morts. Les soldats du Sultan ont empilé les cadavres de leurs congénères pour forcer l'entrée en ville. Dans l'esprit de tous, Byzance était synonyme d’Eldorado, de grande richesse. Mais quand le Sultan Mehmet II le Conquérant y pénétra à la fin de la bataille, il découvrit une ville exsangue et décevante de pauvreté, la plupart des habitants l’ayant désertée bien avant la fin, devant le danger ottoman. Il la nomma : "Istan Poli", qui devint ensuite Istanbul.
On y interdit la pratique du christianisme. Le plan de Sainte-Sophie, par son gigantisme et la sensation de puissance qu’elle dégage, a inspiré ensuite la construction de nombreuses mosquées, dont la Mosquée Bleue. Mais pendant des siècles, jamais on ne parvint à édifier une coupole de plus de 54 m de diamètre.
L’Empire OTTOMAN :
A son apogée, l’Empire englobait la Grèce, la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie, l’Albanie et la Croatie, la Serbie dans ses frontières occidentales. En Afrique, l’Egypte, la Lybie et tout le Mahgreb (à l’exception du Maroc actuel) étaient intégrées à l'empire Ottoman. La frontière orientale de l'Empire, englobait l’Arménie, la Géorgie, et l’Ukraine jusqu'à la Crimée. Mais au Sud, ils dominaient également la Syrie et l’Irak, la Palestine, et une partie de la péninsule arabique, comprenant les Emirats Arabes Unis. Les galères ottomanes faisaient la loi sur toutes les îles et mers de la Méditerranée orientale.
Derrière Sainte-Sophie se situe la Sublime Porte, le Matignon ottoman, devenu actuellement la préfecture d'Istanbul. Ce spectaculaire portail cache ce qui fut longtemps le Ministère des Affaires Etrangères de l’Empire. Les décisions prises derrière ces murs ont fait trembler le monde occidental pendant des siècles. Le vizir qui en avait la charge, siégeait également au Divan (Conseil des Ministres).
Au 19ème siècle, vers 1823, Mehmet Ali Paşa (général) administrant l’Égypte, a pris le contrôle du pays, et a détaché l’Egypte du sultanat ottoman, aidé par l’Empereur des Français. Sa dynastie a régné sur l’Egypte, jusqu’à l’avènement de Nasser, et a mené le pays sur la voie de la modernité. En remerciement du soutien militaire français, Mehmet Ali Paşa avait offert à Napoléon Bonaparte les deux obélisques de Louxor : l’un se dresse aujourd’hui sur la Place de la Concorde et le second obélisque ne fut finalement jamais transporté en France ; en 1981, François Mitterrand a rendu symboliquement remis ce deuxième obélisque aux Egyptiens.
En empruntant le Boulevard Atatürk, on franchit l’aqueduc romain (dit de Valens), pour déboucher devant la Mairie d'Istanbul (Istanbul Büyüksehir Belediyesi), jouxtant un parc dans lequel s'élève la statue équestre de Mehmet II le Conquérant. Et en longeant les impressionnantes murailles de Constantinople construites par l’Empereur Théodose, on rejoint la Corne d’Or, que l’on remonte jusqu’à son dernier coude, pour accéder au cimentière et au sanctuaire du très sacré Sultan Eyüp.
Eyüp Sultan Camii :
Au fond de la "Corne d'Or", nous atteignons un site religieux majeur de Turquie, situé hors les murailles : la nécropole, la mosquée, et le Mausolée d'Eyüp Sultan. Elle fut la première mosquée à avoir été construite après la chute de Constantinople.
La mosquée et le sanctuaire tirent leur nom d’un compagnon de Mahomet : Abu Ayyub al-Ansari, que les turcs ont appelé Eyüp Sultan. Il n’a pas survécu au premier siège de Constantinople en l’an 670. Huit siècles plus tard, lors de la découverte de ses ossements, un sanctuaire a été bâti sur le site même de sa tombe, et inauguré en 1453 par Mehmet II. Par la suite, tous les sultans s’y sont rendus lors de leur sacre pour accomplir un rituel : la prise en charge de l’épée d’Osman, fondateur de la dynastie ottomane, symbolisant leur entrée en fonction. L’actuelle mosquée qui jouxte le sanctuaire, date du XIXème siècle. On pénètre dans le sanctuaire par un portail étroit et orné de préceptes du Coran, en lettres or sur fond bleu. À droite, derrière les murs du mausolée revêtus de céramique bleue d’Iznik d'une beauté absolue, repose le catafalque du très saint Eyüp Sultan. Nombreux sont ceux qui viennent se recueillir sur sa tombe, ou demander conseil au saint homme. La cour centrale entoure un petit parc, ou sont préservés les arbres sacrés.
À gauche s'ouvre la mosquée de Sultan Eyüp. Lieu saint manifestement, car ici aussi la dévotion est évidente. Il règne une ambiance particulière, propre aux lieux de culte qui ont une histoire ancienne et intense. Personnellement, j'ai ressenti une dévotion palpable en cet endroit, comme dans peu de rassemblement religieux de par le monde.
La prière à la mosquée :
On se réunit à la mosquée, pour le rassemblement du vendredi midi. L'Imam psalmodie une courte prière, puis entame une discussion politique. Il y a environ 45000 mosquées en Turquie. Et elles dispensent toutes le même prêche, fixé par le Ministère des Affaires Religieuses. L’Imam est un fonctionnaire d'état, asservi aux décisions ministérielles.
L’immense cimetière englobe toute la colline jusqu'au café Pierre Loti : en le traversant, on ne peut s’empêcher de penser au cimetière du Mont des Oliviers à Jérusalem, tant le lieu semble empreint de réelle ferveur religieuse. Les tombes des hommes sont marquées d'une stèle verticale, ‘phalliquement’ dressée ; et certaines sont surmontées d'un turban de pierre, pour marquer leur rang de personnalité. Au sommet, on arrive au café de Pierre Loti mais on peut aussi atteindre l’endroit en empruntant un funiculaire.
Maison de Pierre LOTI de l’Académie Française (1892) :
On prend le thé dans la dernière des sept maisons de Loti, confortablement installé dans les divans, en admirant les photos attestant de son intégration dans la vie courante turque. Il tenait à manger, s’habiller, porter la moustache, … bref vivre en stambouliote.
Au crépuscule, il admirait le couchant qui dorait les eaux de l'estuaire. La forme et la couleur de ce petit bras de mer lui ont inspiré le nom de « la Corne d'Or ».
On descend à pied en retraversant l’immense et magnifique nécropole d’Eyüp.
La datation funéraire est parfois étonnante et apparemment contradictoire, quand la date de naissance tient compte du calendrier de l'Hégire, et celle du décès, du calendrier romain, imposé en 1923 par Atatürk.
Église St Sauveur in Chora (Kariye Müzesi) :
Cette église très ancienne appelée Eglise de la Chapelle aux Champs, est aussi dédiée aux … « Entrailles de la Vierge ». Construite en 456, démolie par un tremblement de terre au XIème siècle, le bâtiment actuel date donc de la fin du XIème siècle. Les gens de la campagne étant en grande partie illettrés, les prêtres dessinaient sur les voûtes les scènes de la Bible ou du Nouveau Testament, qu’ils souhaitaient faire connaître à leurs ouailles. Au XIVème siècle, l’artiste et mécène Théodore a fait exécuter de très belles mosaïques sur les peintures naïves. Les mosaïques sont d’époque byzantine, mais réalisées en cohabitation avec les musulmans, donc on reconnait une influence arabe dans le récit. Vaste narthex extérieur, représentant les scènes de la vie du Christ. Comme toutes les églises orientales, le corps principal de l’église est en forme de croix grecque. Les superbes mosaïques dorées donnent une des rares descriptions de la vie de la famille de Marie : la jeunesse et la rencontre de sa mère Sainte-Anne et de son père Joachim. Ensuite l’enfance de Marie, sa rencontre avec Joseph, avec son bâton fleuri (le coquin). Dès qu’elle est enceinte, Marie est représentée grande car elle porte Dieu. Après la naissance de Jésus, elle est à nouveau présentée petite. La dernière salle antique représente un Christ peu amène, lassé des exactions des humains. Une annexe à l’église a été construite par Théodore, qui a laissé s’exprimer son talent dans la peinture des fresques de la voûte, en des allégories très colorées, mais un brin baroque.
Charmant petit marché devant l’église Saint-Sauveur : étalage de Fez rouges éclatants, bijoux en argent, de style ottoman. Charmante place ombragée.
Süleymaniye Camii Visite de la Mosquée Süleymaniye, construite au XVIème siècle par le Sultan Soliman le Magnifique, qui domine le vieil Istanbul et offre une magnifique vue sur la Corne d’Or et l’entrée du Bosphore. L’ensemble du quartier est un village dans la ville. Entouré de murs qui assurent la quiétude des lieux, on y trouve des habitations, des marchands, une université (Medersa), ...
On accède au centre religieux par un long mur d’ablutions en marbre. D’étroites portes mènent au cimetière. L’isolement du quartier, hors l’agitation du centre-ville, rend une atmosphère zen à ce lieu de sépulture. Ici sont enterrées de nombreuses personnalités de l’Empire, comme en témoignent les très nombreuses stèles surmontées de turban. Deux sultans y sont enterrés.
Les hôtes les plus prestigieux sont sans conteste Roxelane, favorite de Soliman, qui repose dans le très beau petit mausolée construit par son inconsolable époux, et bien entendu Soliman le Magnifique, dans son « magnifique » mausolée, malheureusement inaccessible pour nous.
Soliman ordonna la construction de cette superbe mosquée à son architecte Mimar SINAN, qui la bâtit en sept ans (de 1550 à 1557). Le poids de la gigantesque coupole centrale, est reporté sur quatre pilastres, elles-mêmes soulagées par des arcs arabes. L’ensemble de l’édifice mêle légèreté et élégance. Et l’absence de représentation quelconque, comme dans tout édifice religieux musulman, confère un sentiment de paix et de recueillement.
Pendant l’édification, le Shah d'Iran avait commencé la construction d’une mosquée en Perse, en même temps que Soliman le Magnifique. Le Shah se vanta d’avoir achevé sa construction avant l’Ottoman. Soliman furieux, alla s’en plaindre auprès de son architecte Mimar Sinan, qui fumait tranquillement sa chicha (pipe à eau) en observant les flux d’air ; alors, Sinan expliqua au sultan que sa coupole (d’un diamètre de 43 m) allait souffrir des suies des bougies qui noirciraient murs et peintures… il devait donc construire une double coupole et un double plancher créant ainsi un astucieux système de ventilation pour éviter cet inconvénient… sa mosquée serait toujours impeccable. Convaincu de la supériorité de son architecte, Soliman souhaita alors aider Sinan, en lui procurant une troupe de 200 musiciens, jouant du tambour pour accélérer le tempo de la construction. Les quatre minarets finement ciselés furent construits avec des pierres offertes par le Shah.
ROXELANE (1500 – 1558) Soliman le Magnifique, malgré son immense harem, fut l’homme d’une seule femme. L'une de ces esclaves allait prendre une place inhabituelle dans le cœur du souverain comme dans les affaires de l'empire. Originaire de Ruthénie, un pays chrétien à l'est des Carpathes, elle avait été enlevée par des Tatars et vendue au harem à l'avènement de Soliman, en 1520. Les Occidentaux la connaissent sous le nom de Roxelane, déformation de «la Ruthénienne», mais les Turcs l'appellent Hürrem, «la Rieuse».
Remarquée par le sultan, qui l'appelle «reine de toutes les beautés», elle devient son amante exclusive, lui donne quatre fils et, fait extraordinaire pour une ancienne esclave chrétienne, obtient de devenir son épouse légitime - et unique -. Les deux époux vivront une éternelle lune de miel que seule la mort viendra interrompre.
Sa jovialité, doublée d'un tempérament bien trempé et d'une ambition sans limite, vont valoir à Roxelane de cogérer l'empire en coulisse au côté de Soliman. Hürrem Sultane, dite Roxelane sera affranchie en 1534, et deviendra l’épouse du Sultan, ce qui est en contradiction avec les habitudes ottomanes : elle aurait obtenu le mariage grâce à un stratagème : après s'être convertie à l'islam et avoir été affranchie par le Sultan, elle se serait ensuite refusée à Soliman au motif qu'une femme libre ne pouvait avoir de relations avec un homme hors du mariage. Redoutable courtisane, le bruit courut à Topkapı, qu’elle n’était pas étrangère à l’élimination physique d’Ibrahim Paşa, le favori du sultan. Décidée à éliminer tous les candidats au trône, elle aurait intrigué pour discréditer Mustafa, le fils aîné de Soliman, et faire croire à un complot du fils (d’un autre lit) contre son père. Résultat : Soliman fit décapiter Mustafa, tout en le pleurant. Un magnifique tableau illustre le dilemme vécu par le célèbre Sultan. Son influence sur la politique étrangère de l’Empire fut impressionnante : les chancelleries européennes la couvraient de cadeaux, pour accéder à ses faveurs, car elle avait l’oreille du sultan. Elle décèda en 1558, et Soliman en demeurera inconsolable.
La descendance de Soliman et Roxelane En fait, seule la Valide Roxelane aura le droit d'engendrer un héritier au trône ottoman. Elle aura cinq enfants :
- Quatre fils :
- le premier, Mehmet (1521-1543). Pas de chance, il mourut jeune de mort naturelle
- le second Abdullah (1523-1526), mourut à l’âge de trois ans.
- Selim (le futur Sultan Selim II) (1524-1574) : ce troisième était son élu, car Roxelane pensait qu’il ne devrait pas assassiner ses frères, étant d'un naturel plutôt doux. Morte avant son époux, elle ne put voir ses plans s'accomplir.
- le quatrième Bayezit (1525-1561) était intelligent et cruel. Il n’hésitait pas à torturer ses courtisanes pour son plaisir.
- le cinquième Cihangir (1531-1553), bien qu’intellectuellement brillant, était atteint d’épilepsie.
- Une fille, Mihrimah (1522-1578), qui devint l’épouse du grand vizir Rüstem Pacha.
Bayezit et Selim s’affrontèrent contrairement à ce qu’avait supposé leur mère ; Bayezit se réfugia en Perse auprès du Shah mais Selim parvient à le faire extrader pour le faire assassiner par son père Soliman, sous un prétexte fallacieux. Selim le blond, 3ème enfant resté vivant succéda donc à Soliman au décès de celui-ci et écrivit la première Constitution du régime ottoman. Sortant de la mosquée de Soliman par la grande porte, on découvre la grande cour, majestueusement encadrée par les quatre minarets de marbre, qui pointent leur doigt blanc vers le ciel azuréen. Au centre de la cour, la fontaine d’ablution du sultan, petit édifice raffiné, aux ciselures de marbres et aux moucharabiehs en fonte.
Darüzziyafe : Une fois franchi le portail du site religieux, la rue mène à un gigantesque bâtiment, regroupé autour d’une cour intérieure. On accède au Darüzziyafe par un imposant portail. Au temps de Soliman, ce groupe d’immeuble accueillait la soupe populaire. Les personnes indigentes y mangeaient gratuitement, et on leur y distribuait de la nourriture. C’est aujourd’hui un restaurant de cuisine turque traditionnelle, et les tables nappées de rouge et de blanc n’ont plus rien à voir avec la fonction première, mais l’endroit est charmant et calme.
Le Bazar Egyptien : A la sortie du quartier Süleymaniye, longue descente dans un quartier plus bondé que la "braderie de Lille" où se vendent, pour quelques livres turques, tous les vêtements et ustensiles nécessaires à la famille. Beaucoup plus de femmes voilées dans ce quartier populaire et très religieux. Globules blancs et rouges, la rue est fluide et bat comme le sang de la ville, et nous nous laissons emporter par le flux.
A mi- pente, un sympathique restaurateur nous harangue : « Venez manger chez moi, vous découvrirez la vraie cuisine turque, pas celle des restaurants de vos hôtels ». Il n’a pas tort. Mais c’est difficile en groupe. Lors d’un prochain passage à Istanbul, ce sera un plaisir de goûter ta cuisine, l’ami.
Aspiré par le flot humain on dévale les rues gorgées de denrées, de micro-restos, de vendeurs à la criée, ballotté au gré du vent des gens. Au bas de ce toboggan humain, on aperçoit les minarets élégants de Yeni Camii, dorés par le couchant. Mais à un coude de la rue, le courant humain nous pousse vers un bâtiment immense mais poussiéreux, qui semble avaler les passants. Nous nous engouffrons ainsi, poussés par la foule, dans le très typique Bazar Égyptien.
Caverne au trésor, cet endroit magique recèle des merveilles multicolores, baignées dans une lumière dorée, et des senteurs à vous tourner la tête. Un vrai conte des Mille et une Nuits. Montagnes multicolores d'épices, voisinant avec les étals de loukoums et baklavas les plus divers, étalages de caviar comme s’il ne restait plus un seul esturgeon en Mer Caspienne, collections de chichas, magnifiques boutiques de soieries, pashmina et cachemire, ou déballage jusqu'à plus soif, de bijoux en or et en argent, serrée dans des vitrines ruisselantes de lumière. Hormis dans le quartier juif d’Anvers, on ne voit nulle part ailleurs en Europe une telle concentration de bijouteries. Les Turcs adorent l’or, et on croirait vraiment qu’il le leur rend bien.
À Eminönü, Yeni Camii (appelée aussi mosquée aux pigeons) a vu se succéder trois sultanats et deux sultanes pendant sa construction. Cette mosquée qui date du 17ème siècle est adossée à une Medersa et est toujours très fréquentée par de nombreux fidèles Nous débouchons sur le port, face au Pont Galata, entourés d'une nuée de vendeurs de «véritables parfums français » frelatés. Les fragrances de poissons grillés assaillent nos narines.
Nous admirons les façades, ensoleillées par le couchant, de Yeni Camii, puis nous nous enfonçons dans un lacis de ruelles bondées de monde, vers une placette couverte par un dais, où l'on boit du thé et mange des kebabs. La rue, très vivante était bordée de boutiques et de caravansérails.
Rüstem Pacha Camii : Un escalier de pierre donne accès, au-dessus des boutiques, à l'esplanade de la petite mais brillante mosquée de ce grand vizir, gendre de Soliman. On accède à une vaste terrasse, d’où l’on domine tout le port d’Eminönü. Le péristyle couvert de ct espace donne le ton : les murs sont revêtus de magnifiques mosaïques d’Iznik (ville célèbre pour ses faïences, entre Üsküdar et Bursa, sur la côte Sud de la Mer Marmara)... Un vrai bijou !

L’intérieur de la mosquée est de dimension assez modeste, mais incroyablement bien équilibrée.
L’architecte Mimar Sinan a conçu une coupole supportée par quatre colonnes entourées d’un espace de prière plus bas de plafond. Rüstem Paşa avait le goût du luxe, et les murs sont revêtus de splendides mosaïques d’Iznik, représentant entre autres, des tulipes (symbole de la ville). Auparavant, la dominante des faïences ottomanes était dans la gamme des bleus, mais il y introduit le rouge. A cette heure tardive, une chiche lumière fait pourtant reluire les splendides parures des murs.
Rüstem Pacha, né vers 1500 sur la côte Dalmate est recruté avec Sinan lors d’un raid ottoman ; il fait de brillantes études au Palais de Topkapi. Son rang inférieur dans le vizirat ne l’aurait jamais fait se distinguer, s’il n’avait eu le soutien inconditionnel de Roxelane. En 1539, il épouse Mihrimah, fille préférée de Roxelane et Soliman. Il devient ainsi le gendre du Magnifique ; et en 1544, grâce aux intrigues de « belle-maman », il devient Grand Vizir. Mine de rien, c’est tout de même le titre de Premier Ministre, et de général en chef des armées ottomanes.
Soliman se félicite de ce choix : pendant son règne, le commerce avec l’Europe et l’Inde atteint son apogée, et enrichit considérablement le sultan, … et Rüstem Paşa. À sa mort sans enfant, il était, parait-il, plus riche que Soliman. La liste de son patrimoine était démesurée : 1700 esclaves achetés, des milliers de chevaux et de chameaux pour ses troupes, équipés de selles d'apparat et d’étriers d'or, des armures, des armes et des cottes de mailles pour ses soldats, des épées précieuses et d'innombrables vêtements évalués au nombre de 40 000… Il y avait également un grand nombre de pièces d'or et d'argent, des pierres précieuses, des tapis et autres objets de valeur. Une bibliothèque d'environ 5000 livres et 8000 ouvrages consacrés au Coran. Enfin il était propriétaire de 815 fermes et 476 moulins à eau.
Pour se dédouaner de ses nombreux vols et exactions, il offre alors cette mosquée : il en demande la construction à Sinan en 1560, mais celui-ci meurt en 1561. La mosquée est inaugurée en 1564, sans lui. Pour montrer sa soumission fictive au Sultan, il avait choisi l'endroit, sous la mosquée de son maître, car il avait l'habitude de se prosterner devant les puissants, pour qu'on le laisse libre de manigancer ses rapines.
En reprenant le car, nous passons près du pont de Galata, d’où on peut voir l'enfilade des deux mosquées superposées.
Retour au Darkhill par le Boulevard Atatürk, et l'incroyable écheveau humain du carrefour Aksaray. Repas sur la terrasse et kebab dans la nuit d'Istanbul.