Écrits de Léon Delcourt

La patience du patient

Tu stresses. Tu sais que c’est idiot, mais tu stresses. Tu savais qu’il fallait partir un quart d’heure plus tôt, mais tu n’en as rien fait. Alors tu pousses un peu, mais pas trop, sur le champignon, pour tenter de réduire ton retard. Enfin, tu aperçois le parking de l’hôpital. Comme tu te rends compte que tu n’as pas récupéré ne fut-ce qu’une minute sur les petites routes sinueuses, tu cherches une place qui devrait se libérer à proximité de l’entrée. Devrait… Mais reste introuvable ! Avec un soupir d’impatience, tu sillonnes l’immense parking, à la recherche des quelques mètres carrés qui te permettraient de te libérer de la tonne de mécanique que tu ne pourras évidemment pas emporter à l’intérieur de l’édifice. Finalement, tu en reviens à rebours vers l’entrée du parking, ou, de fait, tu avais bien vu qu’il restait quelques places à ton arrivée.

Soulagé, tu trouves une place de tête, entre deux autres voitures. Tu sors ta valise sous la pluie fine, qui s’insinue entre ton écharpe et ton cou, et en verrouillant ta voiture, tu constates que ton véhicule est assez dangereusement garé en bordure de l’allée. Tu te dis, à juste titre, que tu as de bonnes chances de voir ta carrosserie modifiée, si tu ne te décides pas à la parquer correctement. Ce problème réglé, tu empoignes ta valise, qui a eu tout le temps de se gorger de fine pluie bien collante, et tu slalomes entre les flaques, pour gagner l’entrée de l’hôpital. Comme finalement tu t’es retrouvé tout au bout du parking, tu as tout le temps d’admirer l’architecture des bâtiments, et tu constates que cet immense complexe a grandi de manière finalement bien anarchique, mais tu t’en fiches pour l’instant, car tes yeux fouillent l’amas chaotique d’immeubles, à la recherche du précieux porche qui te mettra à l’abri des rigueurs du climat.

Enfin parvenu dans le hall hospitalier, tu patientes à l’accueil, le temps que l’on puisse s’occuper d’enregistrer ton entrée, sésame indispensable à toute circulation ou opération à l’intérieur du dit édifice. Avec un grand sourire, l’administrative responsable te tend un petit carré de papier vert, avec le numéro de la chambre où tu dois te rendre. C’est un numéro à quatre chiffres, et tu lui dis que tu n’en auras pas besoin, mais elle insiste. Elle prétend que tu en seras moins sûr avant d’être arrivé à bon port. Désarçonné par son sourire en biais, tu reprends ta valise, et te frayes un chemin dans le dédale des coursives et ascenseurs. Au fur et à mesure que tu circules de module en module, tu perds ta belle assurance, et te résous enfin à demander ton chemin, en montrant ton précieux ticket vert. Tu n’aimes pas le petit sourire en coin que tu lis sur les lèvres de la technicienne de surface qui te remet sur le bon chemin.

Au cours de ta longue marche, ta montre t’apprend que l’accueil que tu viens de quitter il y a un quart d’heure, se trouve à équidistance de ta voiture. Tu souris.

Enfin, tu parviens au bout de ce dédale qui te désoriente, et aperçois au bout d’un long tunnel, la lumière rassurante du Bureau des Infirmières.
Une blanche apparition prend ton précieux sésame. Ne connaissant pas son nom, tu décides de l’appeler simplement : « Blanche Apparition ». Elle te conduit enfin à ta chambre. Agréable surprise, elle est spacieuse et lumineuse. Petit bémol, ton compagnon de chambre souffre manifestement d’addiction à la télévision : un programme sans intérêt défile bruyamment, pendant que l’homme prend son repas. Son repas ! Midi est à peine passé d’une vingtaine de minutes, et ton voisin a déjà presque terminé de se sustenter. Tu regardes avec un certain malaise le plateau ravagé, ce qui n’échappe pas à ton hôtesse, qui s’enquiert de ton état alimentaire. Et non, tu n’as plus rien avalé depuis ce matin. Bien au contraire, ton tout récent périple externe et interne t’a largement aiguisé l’appétit. « Pas de problèmes, nous allons arranger cela », te rassure Blanche Apparition, en s’éclipsant dans le couloir. Sans un regard pour le petit écran qui s’égosille toujours, le serviable occupant repu te confirme que le chariot repas n’est pas bien loin.

Eh bien c’est raté ! Blanche Apparition est navrée de ce contretemps, et dépose, dans ta main ouverte, un autre sésame, blanc cette fois, qui te donne droit à un repas au restaurant de l’hôpital. Il n’est que midi et demi, si tu te dépêches, tu as tout le temps de t’y rendre avant sa fermeture. Confiant en ton sens aigu de l’orientation, tu reprends la route inverse, jusqu’au puits des ascenseurs, qui plonge bien profond dans les entrailles du bâtiment. Tu te détends. Tu te détends tant, que ta vessie sévit. Alarmé par cette impétuosité nouvelle, tu cherches désespérément autour de toi le sigle tant espéré, qui a déjà soulagé tant d’âmes en difficulté. Las, tu constates benoîtement que, chaque chambre étant équipée d’une salle de bain, il y a contradictoirement beaucoup de commodités autour de toi, mais qu’il n’y en a pas une seule de publique. Sentant la pression monter dans l’organique récipient, tu hésites de plus en plus douloureusement entre la sagesse d’un retour à ton havre d’un jour, et les appels furieux d’un estomac affamé. Rendu méfiant par les horaires précoces du lieu, tu te décides à confier ton corps à la cabine de l’ascenseur, qui te dépose, un peu contracté, au sous-sol restaurateur.

A la sortie de la cabine, tu te pisserais bien dessus de bonheur. Car devant tes yeux soulagés, tu trouves enfin le petit dessin libérateur, qui indique la présence d’une batterie de toilettes, jouxtant l’entrée du restaurant. Quelque peu surpris par cette antinomique promiscuité, tu t’y engouffres cependant avec un soupir d’aise. Après avoir répondu aux rudes lois de la nature, tu te diriges vers le lavabo, et là, tu piles ! Une pléthore de messages, et un équipement approprié, te font comprendre sans ambages que tu constitues un formidable arsenal de microbes. Tu considères avec effroi tes deux mains pantelantes, et tu te demandes comment tu as pu vivre jusque là, affublé de ces deux monstres malsains. Dûment aseptisé par l’attirail mis à ta disposition, tu entres enfin dans le restaurant convoité. Soulagé, propre, détendu. Posant ton plateau sur la glissière ad hoc, tu processionnes patiemment derrière une longue file de semblables, pareillement affamés, jusqu’à ce que vienne ton tour. Tu constates à ce moment que le choix du plat ne se pose pas, étant identique pour tous. D’accord ! Néanmoins, tu t’étonnes de la méthode du « chef de rang » : dans la blanche soucoupe qui t’es destinée, il pose une rondelle brunâtre qu’il nomme « steak haché ». Ensuite, d’un tir balistique précis, il balance une boule de purée qui s’écrase comme une bouse livide dans la faïence qui l’accueille. Le troisième compartiment qui t’es destiné s’emplit d’une bouillie verdâtre, sensée être une portion de brocolis à la crème. Pour achever l’impression de prédigestion, le « chef » noie littéralement la douille de viande, d’une lampée de sauce translucide.

Evidemment, tu ne t’attendais pas à la cuisine du Carlton, mais tu restes perplexe, ton plateau à la main, en te dirigeant vers une table libre. Evidemment, il n’y en a pas à cette heure d’affluence, mais qu’à cela ne tienne, tu partagerais un tabouret, pour avoir le bonheur de te sustenter. Quoique ! Evidemment tu finis par dénicher une table, seulement occupée par une jeune étudiante, à la beauté très africaine. Evidemment, tu t’excuses de la déranger, en la gratifiant d’un mot gentil. La belle est soit farouche, soit indisposée, et t’ignore effrontément.

Avec un soupir contenu, tu concentres donc ton attention sur la raison de ta présence en ses lieux. Le contact avec la chose, désormais morte, qui gît lamentablement sur la faïence, ne te rassure pas sur les virtuosités culinaires déployées en cuisine. Du bout de la langue et des gencives, tu t’aventures bravement à goûter. Et c’est la surprise ! Contrairement à ce que tu craignais, ce plat, qui avait l’aspect d’un infect brouet, se révèle non seulement mangeable, mais même nourrissant. Tu n’irais pas jusqu’à dire « goûtu », mais en tous cas roboratif. Tu te tournes alors vers ton dessert. Un flanc jaunâtre, estampillé zéro pour cent. Voilà au moins une chose sûre. De toute évidence, les chimistes qui se sont acharnés à imiter un flanc véritable, n’ont pas pensé que la chaleur inhérente aux hôpitaux, aurait raison de la faible force de cohésion de la colle de poisson qu’ils utilisent comme liant. Le triste résultat de cette canicule, se traduit par l’effondrement liquide de la masse édulcorée, en une soupe en tous points rebutante. Tant pis. Tu as tant craint que ta voisine de table ne te prenne en grippe si tu lui adressais encore la parole, que tu n’es pas étonné de ne plus la voir, dès que tu lèves les yeux de ton assiette.
La belle n’a pas cru bon de te saluer en partant. Soupir !

Tournant le regard vers la forte luminosité qui envahit soudain la grande verrière du restaurant, tu admires le soleil, enfin de retour, qui balaie un paysage bucolique, brillant de fraîche humidité. Rasséréné par cette paisible vision, et copieusement rassasié, tu entreprends de retourner dans ton module, pour aménager ton nid provisoire. Pour effectuer les indispensables efforts physiques indispensables à une salutaire perte de poids, et répondant à la suggestion de Blanche Apparition, tu dédaignes le confortable ascenseur, pour gravir la centaine de marches qui te sépare de ton étage cible. Hors d’haleine, tu parviens péniblement au palier convoité, et te félicite d’avoir pu sans encombre retrouver ton chemin dans les méandres du site hospitalier.

Mais à peine as-tu commencé à déballer ta valise, que Blanche Apparition te demande de te rendre dans le service qui répond au doux nom de « Fonction respiratoire », afin de recevoir l’appareil qui devrait te permettre de mieux oxygéner ton sang, et donc de quitter cet habit de zombie, qui te colle à la peau depuis trop longtemps. Tu n’es même plus étonné d’apprendre que le local ou l’on t’attend se trouve à l’exact opposé de l’hôpital, et qu’il est temps de te mettre en route, si tu veux arriver à l’heure pour ton rendez-vous. En grommelant que tu te serais bien passé de cet inutile aller-retour, tu dévales les escaliers qui te deviennent familiers.

Un jeune assistant te conduit alors dans un local d’examen, qui est en fait une chambrette médicalisée, ou il t’installe pour une sieste surveillée. Il t’équipe d’un masque adapté à ton visage, qui, relié à une petite machine, pousse de l’air dans tes poumons. Il t’en explique le fonctionnement, les contraintes et les limites, puis il met l’appareil en fonctionnement. Un ouragan furieux se lance à l’assaut de tes nasaux, te donnant la sensation de gonfler tel un poisson-lune, et tu crains d’enfler jusqu’à en éclater. Avec le sourire de celui à qui on ne la fait pas, l’assistant malicieux règle le débit de l’impétueuse machine. Ton cœur se calme, au fur et à mesure que tu vois s’éloigner la menace d’en être réduit à lâcher des vents, à l’oxygène pur. Avant qu’il ne plonge ton bocal à sieste dans l’obscurité, tu as le temps de voir, fixé au mur qui te fait face, l’œil noir et froid d’une caméra de surveillance. Tu es agréablement surpris de constater que ton corps, aidé par ta lourde digestion, et envahit d’un flot d’air frais salvateur, sombre lentement dans les limbes de la sieste.

Une alarme interne te réveille en sursaut, complètement paniqué. Tu constates avec effroi, que l’oxygène glacé qui s’engouffrait dans tes poumons, a ravivé cette rhinite bien de saison, mais ô combien encombrante sous le joug de cet attirail. Tu enfonces prestement le bouton d’appel, et attends patiemment que l’on te vienne en aide. Les minutes passant et la panique s’installant, tu arraches l’étouffoir qui te gêne, et entreprends la vidange de tes fosses nasales. Tu as repris ton souffle quand apparait l’opérateur, qui te réinstalle l’infernale soufflerie. Et quand il vient te libérer à la fin de la période prescrite, tu es surpris de constater que tu ne t’es plus porté aussi bien depuis longtemps.

De retour dans ta chambre, tu subis l’omnipotente et bruyante présence du déferlement télévisuel, qui semble être le lait maternel de ton voisin. Tu décides de lui demander partage sonore de la chambrée, quand il se lève de son lit pour te saluer. Incroyable ! Tel un dromadaire qui se lève, l’homme déploie son immense carcasse, et te tend une patte aussi large qu’un battoir. Vous vous saluez, mais tu ne manques pas de noter qu’il est si massif, qu’il porte de l’ombre dans la partie de la pièce que sa masse occulte. Impressionné par son format hors norme, tu le surnommes Brutus. Tu constates aussi qu’il est pratiquement sourd, et alité depuis plusieurs mois, ce qui explique le flot incessant de la logorrhée télévisuelle. De plus, l’homme n’a guère de visite, et s’ennuie à mourir, confiné depuis des semaines dans ce sémillant boudoir.

Renonçant à combattre le tonitruant engin, tu suis le conseil de Blanche Apparition, et t’habilles chaudement, pour faire une promenade dans la verte enceinte hospitalière. En effet, on t’a privé de ta carte d’identité, pour te confiner dans la dite enceinte, au cas où te viendrait l’idée de fuir ! Le choix des circuits étant drastiquement restreint, et dégoûté de slalomer entre les voitures qui sillonnent le parking avec le but inavoué de t’éclabousser, tu te résous à faire le tour périphérique du gigantesque amas de bâtiments que constitue cet établissement si hospitalier. Comme tu n’es pas masochiste, et que tu es satisfait de la qualité des soins qui y sont prodigués, tu observes de séjour en visite, l’expansion ininterrompue des excroissances immobilières. Une impressionnante aile supplémentaire est précisément en voie de sortir de terre, accompagnée d’une foule de pavillons satellites. Tu vois bien des machines au travail, des camions, des grues et des tracteurs en mouvement, mais tu cherches en vain une présence humaine, dans ce déploiement mécanique autonome.

L’idée te vient, qu’à l’instar du monde des « Terminator », cher au cinéma américain, il serait tout compte fait bien possible que l’Hôpital soit un organisme vivant, raison pour laquelle tu le baptises « Skaï-net ».

Les joues rougies par ta longue promenade, et le souffle court après une nouvelle escalade des étages, tu cherches désespérément du regard Blanche Apparition, pour qu’elle te procure un décongestionnant du nez, indispensable préalable à une nuit sereine. On t’apprend que son service est terminé pour aujourd’hui, et tu fais connaissance avec sa collègue de l’après-midi. Autant la première était discrète, fluette et translucide, autant la seconde est petite, joviale, ronde et éclatante de blancheur. Raison pour laquelle tu la surnommes « Boule de neige ». Déboulant dans ta chambre au volant d’un chariot de compétition, elle distribue les médicaments comme des échantillons publicitaires dans la caravane du Tour de France. L’intervention de Boule de Neige, est rondement menée.

Tu t’isoles quelques instants dans la salle de bain, pour coiffer ce masque que tu sais que tu devras porter jusqu’à ton dernier souffle. Et tu regardes dans la glace l’étranger qui te fait face, affublé d’un carnaval de lanières, et d’un masque surprenant, en plastique transparent. Long soupir ! Pas de doute, Dark Vador a bien fait de choisir un masque noir. Au moins c’est effrayant !

L’après-midi voit défiler, dans l’incessant déferlement du « poste » de télévision ennemi, une noria de stagiaires, bien décidés à s’occuper de ton cas. Sans baisser le volume d’un cran, Brutus assiste à ton interrogatoire médical, avec la discrétion du setter qui a le museau sur les genoux de son maître et le regarde dans les yeux. L’étudiant, à qui l’on a confié cette mission statistique, est équipé d’une paire de lunettes, dont les verres ont probablement été taillés dans un hublot de sous-marin. Tu te retiens de pouffer, car quand il te pose des questions, tu as la sensation de le regarder à travers des jumelles. Lui, par contre, ne trouve pas cela drôle. Ses questions se suivent comme un chapelet de crottes de lapin : courtes, dures, insipides et inodores. Quand il en a enfin terminé, une doctoresse, minuscule et charmante, auréolée d’une brune crinière, le rejoint avec une seringue. Avec un demi-sourire manifestement gêné, elle t’explique que l’on va devoir te faire une prise de sang assez inhabituelle, car elle doit être piquée dans une artère près du pouls. Ton niveau d’alerte, jusque là confiné au niveau 1, corrige sa notation vers un 2 pointé. Tu montes au niveau 3, quand elle t’apprend, mi figue, mi raisin, que c’est l’étudiant qui se chargera de l’exécution de la peine !

Avec une appréhension croissante, et sous le regard anxieux de la doctoresse, tu observes le stagiaire, montant péniblement la fine aiguille sur la seringue, les doigts tremblants à quelques centimètres de ses yeux. Luttant contre les battements de ton cœur, tu ne peux t’empêcher de passer en niveau 4, quand il vérifie la fiabilité de ses gestes, en observant l’engin pile devant ses carreaux grossissants, en sortant le bout de la langue ! Tu es déjà en alerte maximum, le cœur affolé, quand il entreprend de chercher l’artère convoitée. D’une voix blanche, tu lui conseilles d’allumer préalablement, car le jour d’hiver se défile. Mais il balaie l’argument, assurant qu’il pourrait le faire dans le noir. Il trouve l’endroit de ton supplice, et pique bien profondément dans le fragile nœud du poignet. Raté. Silence dans la salle. Il recule sans quitter pour autant tes chairs, modifie son angle d’attaque, et replonge fouiller sous un autre angle. Raté. Silence pesant. Il ressort l’aiguille, vérifie la position du bout du doigt, et replonge à l’assaut de l’invisible artère. Il pique à fond, mais, pas de chance, dans une veine !

Ce sang vicié est à l’opposé de la chaîne hématique recherchée, et il doit changer de seringue, et donc d’aiguille. Pendant qu’il sort se réapprovisionner, tu supplies la doctoresse de mettre un terme à ses atermoiements, mais elle te rappelle que tu es dans un hôpital universitaire, et ajoute « qu’il faut bien qu’ils s’entraînent »… Le nez littéralement sur le guidon, le mirobolant stagiaire recommence son rituel et pique pour la troisième fois… Raté ! Dans ta tête l’alarme sonne le tocsin, mais tu es finalement soulagé quand la doctoresse prend les choses et la seringue en main. Il lui faut à nouveau piquer deux fois, pour parvenir enfin à trouver la source du précieux liquide rubicond.

A peine remis de tes émotions, tu fais connaissance avec l’équipe d’infirmières du soir. Il y a là une petite étudiante avenante, toute petite et toute fluette, que tu appelleras « Ciboulette », eu égard à sa fraîcheur. Elle est encadrée par une consœur confirmée, blanche d’uniforme et noire de peau, au timbre de voix et aux formes généreuses, souriant d’une belle bouche d’un rose carmin. Tu la nommes « Pamplemousse ». Et c’est parti pour d’autres examens, tout aussi passionnants.

C’est avec soulagement que tu vois l’arrivée de ton plateau repas, que tu prends en compagnie de Brutus, qui n’a pas baissé le volume du son d’un seul cran, pour prendre sa collation. Un coup d’œil à ta montre te confirme, après ta mésaventure de ce midi, que cet hôpital est situé sur un autre fuseau horaire que le tien. Mais passons. Devant le déferlement médiatique incessant, tu as déniché, à la boutique de l’accueil, une boîte de bouchons d’oreilles, que tu pensais salvateurs. Erreur ! Le cireux et ouatiné barrage destiné à la protection de tes conduits auditifs, ne peut endiguer la meute hurlante de journalistes, qui se pressent pour t’asséner : trois journaux télévisés successifs, deux devoirs d’enquête criminelles ou judiciaires - tu ne sais plus – et une rubrique « sportive » absolument interminable. Tu crois en avoir terminé, mais l’ogre Brutus en veut plus ! Il zappe, à onze heures du soir, sur un match de football de la Bundes league.

Ciboulette et Pamplemousse te procurent les derniers soins du jour, et t’installent, avec ton masque d’extraterrestre, pour la nuit. Tu fermes les yeux, pour – au moins – ne plus voir les teutons sportifs, mais impossible de masquer les commentaires gutturaux, toujours aussi palpitants à entendre en allemand. Abruti par des heures de programmes imposés, tu te concentres sur le chuintement régulier de ta machine, qui insuffle la vie dans tes poumons. Et tu t’endors…

Cette fichue rhinite te réveille, et après avoir raclé tes nasaux de leurs encombrants, tu appelles l’infirmière, pour que l’on vienne mettre fin à ton supplice. En effet, Brutus s’est endormi devant la télévision, qui se refuse à arrêter son babillage dévastateur. Enfin le calme, enfin le repos. Tu t’endors, la tête bourdonnante de sons, et les yeux ravagés d’images indésirées. Pas pour longtemps ! Brutus parle dans son sommeil, et il est presque sourd. Toi, pas ! Tu profites pleinement de la qualité de sa cage thoracique, qui appelle à tour de rôle sa maman, sa femme, son ami Jean, son infirmière. Courageux et déterminé, tu fais fi de ce nouvel assaut sonore, et lentement, tu sombres à nouveau dans le sommeil.

Dans cet espace imprécis entre conscience et rêve, tu te rappelles ton périple autour des bâtiments en construction, et tu en viens à imaginer que cet organisme vivant qu’est le monstre hospitalier, et que tu as surnommé Skaï-net, est bien occupé à s’auto construire, à se doter de nouveaux immeubles et équipements. Tes rêves sont peuplés d’infernales machinations hourdies par la toute puissance de Skaï-net, qui enfle et se déploie sans vergogne, jusque dans les moindres recoins de ton cerveau.

Tu ne sais plus si tu es dans ton rêve ou dans la réalité, quand la voix suave de Blanche Apparition te réveille, pour t’annoncer qu’à cinq heures du matin, il est temps de procéder à ta prise de sang. La très professionnelle piqure ne te fait pas souffrir, mais cela a suffi pour réveiller Brutus, qui ouvre les hostilités, et te casse à nouveau les oreilles avec un nouveau flux continu d’émissions passionnantes.

A peine te glisses-tu à nouveau vers le sommeil, qu’on apporte le petit déjeuner. A six heures du matin ! Décalage horaire oblige. Tu te farcis les premiers journaux télévisés du matin, qui te hurlent que tout va mal comme d’habitude, et que de ce côté-là tu peux dormir tranquille.

Après le grand moment de solitude de ta toilette, tu regagnes ton fauteuil, pour tenter de te reposer de cette épuisante nuit, quand le vacarme télévisuel est couvert par le roulement du chariot de soins des inséparables Ciboulette et Pamplemousse. Après les grands classiques que sont la prise de température, de pouls et de tension, Ciboulette t’annonce qu’elle doit te faire une nouvelle prise de sang. Tu sais pertinemment bien qu’elle est seulement en deuxième année, et qu’elle pourrait être ta fille. Agacé par Skaï-net, ce monstre décidément assoiffé de ton sang, tu appelles Pamplemousse à la raison, en lui rappelant que tu as déjà été largement ponctionné de ton fluide vital, et que tu viens de déjeuner. Rien à faire, elle confirme qu’on avait oublié quelques tubes d’examen.
Quand tu vois Ciboulette hésiter sur la façon et la manière, tu espères qu’elle aura plus de chance que son collègue myope. Elle tâte ton second coude ouvert – le premier étant déjà exploré tôt matin - et fait saillir la veine convoitée, alors que tu passes en phase d’alerte de niveau 4. Sûre de son fait, elle annonce : « Je la sens, elle est bien grosse… ».

Est-ce la tension nerveuse, ou ton goût idiot pour la facétie, tu ne peux t’empêcher de glousser. Et Ciboulette, qui avait senti le vent du boulet, ajoute : « … la veine ! » pendant que Pamplemousse s’esclaffe, les yeux humides, et le visage plissé de rire. Après ce douteux trait d’humour, comment lui en vouloir, à la pauvre Ciboulette, d’avoir raté l’estocade. Tu n’as pas volé le bel hématome qui orne maintenant ton coude.

Tu n’as pas trop de ta matinée, pour récupérer un peu d’énergie. Tu fuis l’antre télévisuel de Brutus, pour prendre un bon bol d’air régénérant. Tu ne peux t’empêcher de faire à nouveau le tour de Skaï-net, pour te rendre compte de l’évolution du monstre pendant ta difficile nuit.

Une pluie sournoise te pousse à rechercher le confort feutré des couloirs internes de Skaï-net. Pendant ton passage dans l’une des nombreuses coursives de ce vaisseau amiral, tu croises trois médecins entourant une dame, au visage tordu par l’angoisse. Et ton oreille droite entend sa terrible réponse au corps médical embarrassé : « Faites ce que vous pensez devoir faire, mais surtout ne le faites pas souffrir… ». Et tes yeux ont lu dans son regard, toute la détresse de cette femme, qui voit son compagnon s’enfoncer inexorablement dans les abysses, sans qu’elle puisse faire quoi que ce soit pour le retenir auprès d’elle.

Tu te dis que tes problèmes ne sont rien, au regard de l’enfer qui la brûle. Et c’est le cœur retourné, que tu remontes te confier aux soins attentionnés, de Blanche apparition, Boule de Neige, Ciboulette et Pamplemousse.



Je dédicace cette nouvelle à mon épouse Thérèse Martha, et à mon médecin Matthieu Liénard, qui ont eu la patience de m’aider.