Le Passage de l'Horloge
Quand cela s’est-il produit pour la première fois ?... Je ne me le rappelle plus très bien. Je suis trop vieux pour m’en souvenir. Mais je sais encore avec précision COMMENT cet étrange phénomène m’est arrivé !
Par un beau jour d’été, trop chaud pour être agité, je m’étais assis sur les larges marches en pierre bleue qui menaient du corridor à la salle-à- manger de mes parents. La fraîcheur de la pierre me faisait un peu oublier l’air étouffant de cette après-midi torride. Et juste devant moi, se trouvait une très vieille et très haute horloge. Jusqu’ici, elle n’avait pas trop attiré mon attention, mais dans la torpeur du moment, je collai ma joue contre la pierre fraîche, et me mis à l’observer.
Bien qu’elle soit posée sur le carrelage, mes parents s’obstinaient à l’appeler l’Horloge de Parquet. J’en vins à me demander qui était ce Monsieur Parquet, qui avait fait cette merveille, il y a bien longtemps.
Car il faut bien dire qu’elle était extraordinaire, cette pendule géante. Imagine un bois précieux, blond comme du pain d’épice, toute moulurée et décorée de fines marqueteries en bois d’ébène, couleur de bon chocolat noir. Le bois verni lui donnait l’air d’avoir été nappée de sucre glace. On aurait presque envie d’y mordre à belles dents. J’étais haut comme trois pommes à cette époque, et elle me paraissait immense, avec ses presque trois mètres de hauteur. Comme si elle n’était pas encore assez grande, on l’avait posée sur une petite marche en pierre, sculptée dans l’exact prolongement de ses dentelles de bois. Le bas du corps était composé d’un caisson fermé, qui arrivait à hauteur de mon visage.
Le milieu du corps, plus mince que le bas, été muni d’un portillon très haut, au centre duquel un hublot de verre biseauté laissait apercevoir le disque cuivré du balancier. Ce plastron magnifique était fermé par un losange en cuivre jaune très brillant, qui s’enchâssait très exactement au centre d’un dessin de la marqueterie d’ébène.
Fasciné par ce fermoir, je me hissai sur la pointe de pied, bras levé, et l’activai, pour ouvrir cette armoire magique. Je ne fus pas déçu. Les entrailles de la pendule étaient impressionnantes. Tout d’abord, mon nez fut assailli par une forte odeur d’encaustique, cette cire blanche, dont ma mère aimait caresser toutes les boiseries. Ensuite, en arrière-goût, me venaient des odeurs d’un autre âge. Un air renfermé, venu de très loin dans la passé. Il est vrai qu’on ne l’ouvrait que très rarement.
Mes yeux s’habituant peu à peu à l’obscurité de cet étroit réduit, je distinguai d’abord les chainettes en laiton qui suspendaient les lourds poids, pendants comme deux énormes radis noirs. Levant les yeux, et fouillant le haut de l’armoire, je discernai dans l’ombre les mystérieux rouages délicats, incroyablement compliqués, du mécanisme « compteur de temps »… Tout était immobile... Et silencieux !
J’avais suffisamment vu ma mère manipuler l’étrange appareillage, pour que je me hasarde à remettre en route cette magique machinerie. Dans le silence étouffant de la grande pièce vide, le bruit de racagnac des chaînes remontant le mécanisme, me fit l’effet graveleux du raclement de gorge d’un monstre, tapis dans les entrailles de la bête, et que je venais de réveiller. Un délicieux frisson d’interdit glaça la sueur dans mon dos.
Je plaçai une escabelle devant l’horloge, et me hissai pour avoir son visage joufflu à hauteur des yeux. Et en effet, il y avait deux roses de porcelaine, finement ouvragées, enchâssées comme un regard, dans le disque rond et blafard qui portait les aiguilles.
Les chiffres, que l’on disait « Romains », étaient répartis sur le pourtour, au garde-à-vous comme des petits soldats de plomb. Pendant que je remontais les aiguilles pour les mettre à l’heure, tout un fatras de mécanismes se mit en branle, cliquetant et se rebellant mécaniquement contre cette fulgurante mise à jour que je leur imposais. Vaguement impressionné par les réactions indignées de la vieille horloge, je terminai néanmoins de la régler correctement.
L’instant magique était là, à portée de mon doigt…
D’un geste résolu, je pinçai le bord du disque rond et doré du balancier, et le forçai à gauche de l’étroite boîte, puis le laissai s’ébranler… Il revint en place… et continua sa course à droite, freina… puis revint sur ses pas. Un cliquetis surpris, m’avertit que l’horloge avait accepté de mettre en route son interminable mouvement pendulaire. J’étais ravi. Elle marchait.
Je refermai délicatement les portillons, et me reculai pour observer sa calme déambulation à travers le temps.
Je rangeai l’escabelle, et me postai à nouveau sur les marches en pierre, pour admirer le travail de la vieille dame horloge… Il faisait si chaud, que je me débarrassai de mes sandales, puis je me fis un doux oreiller de la chemise légère dans laquelle je transpirais, et me laissai glisser contre la marche de pierre, sans quitter des yeux la chantante mécanique.
Je ne sais si c’est elle qui déclencha le phénomène, mais force m’est de reconnaître que peu à peu, je me laissai engourdir par la chaleur de buanderie qui régnait dans l’air, bercé par la régularité de métronome du balancier, et par le cliquetis constant dans les rouages, étouffé par la boîte désormais fermée, et par l’hypnotique passage du balancier devant le hublot du portillon…
Ma tête, trop lourde par cette chaleur, reposa doucement contre la pierre fraîche, et mes yeux se voilèrent progressivement. Dès cet instant, je ne distinguai plus très clairement les choses qui m’environnaient. Mon regard devint fixe, comme un lapin pris dans un rai de lumière, subjugué par le passage alterné du balancier de cuivre doré. La lumière dans le corridor se fit si ténue, que la menuiserie de l’horloge disparaissait dans l’obscurité de plus en plus opaque, et que je n’apercevais plus que le visage blafard où souriaient les aiguilles, et le halo du hublot. Comme une lune montante puis descendante, le disque apparaissait par moment derrière le verre biseauté, jetant un éclat jaune, aussi vite disparu qu’arrivé.
Les yeux à demi fermés, je goûtais la tranquille respiration métronomique du balancier, qui dominait le sifflement asthmatique des précieux rouages. Je me berçais de ce son apaisant… Dig… Doug… Dig… Doug…
Dans la torpeur qui m’engourdissait, mon oreille distraite fut tout à coup mise en alerte, par un grincement sourd de charnières rouillées. J’ouvris précipitamment les yeux, et constatai avec stupeur, que toute la façade avant de l’horloge s’était ouverte.
Plus de lumière. Plus un bruit. Rien que ce Dig… Doug… Dig… Doug… Fasciné par ce spectacle, je me levai et m’approchai prudemment. Une faible lueur jaunâtre semblait sourdre, de l’intérieur même de la caisse béante. Oh, mais c’était étrangement grand à l’intérieur. Le fond de bois de l’horloge avait disparu, laissant apercevoir un puits, très profond. Tout autour de ce puits, un escalier en colimaçon descendait, en rasant la pierre taillée des murs circulaires.
Mon cœur faisait des bonds dans ma poitrine, et rivalisait avec le bruit des engrenages et du balancier, mais la curiosité fut la plus forte : je profitai d’un moment ou le lourd pendule doré s’écarta, pour franchir d’un bond la distance qui me séparait du petit palier d’étage, creusé à même la paroi du puits.
Première surprise : mes pieds nus ressentirent de suite la froideur du sol dès que j’eus atteint le palier. L’air était encore doux, mais on le sentait confiné, venant du tréfonds des temps. Car c’est bien de cela qu’il s’agissait, j’en avais pris conscience : chaque marche que je descendais, me rapprochait du passé de la vieille horloge. Compter… Compter… Compter les marches en descendant… C’est ce que je fis. Tout au long de la descente, la luminosité jaune du fond du puits se faisait plus intense.
Oh, j’avais bien un petit peu peur, mais la curiosité l’emportait sur la prudence. De plus, pieds nus, j’étais aussi silencieux qu’un chat. Si quelqu’un se tenait en bas, l’effet de surprise serait pour moi. Cent vingt et une. Marches ? Ou années ? Ou encore heures ? Cent vingt et une marches plus bas, j’atteignis le fond du puits, et retrouvai, comme je m’y attendais, le même palier que celui que je venais d’emprunter. La porte de l’horloge, à ce niveau également, était ouverte. Au-delà brillait une lumière jaune vacillante.
Sortant de l’armoire pendulaire, je me trouvai, comme je l’espérais, dans l’atelier de l’Horloger. Et… il était là. Eh, oui, l’Horloger était bien présent, perdu dans le montage du complexe équilibre d’engrenages de sa prochaine création. J’étais fasciné. Les murs étaient couverts de râteliers d’outils, parfaitement patinés par l’usage de ce merveilleux artisan, rangés avec soin, les panoplies pour le travail du bois d’un côté, et pour le façonnage du métal de l’autre côté. Tout au long des innombrables étagères, s’accumulait un bric à brac de pièces détachées, de mécanismes à demi assemblés, et de potiquets à l’allure d’apothicaire, contenant des vernis, des céruses, et autres lasures.
Le sol était jonché de sciures de bois, par endroits, et de limaille de fer ou de laiton, sous les établis de métal. Je progressais à pas feutré dans cet univers fantasmagorique, insensible aux myriades d’aiguilles de bois et d’acier qui blessaient la plante de mes pieds.
Mais ce qui me frappa le plus, ce fut le silence. Un silence étrange, et pourtant empli de crépitements. L’Horloger était tellement concentré sur son travail de précision, qu’il ne s’entendait pas même respirer. Aucun bruit ne venait de la rue, pourtant visible au travers des vitres, grises des poussières de sa cliquetante production.
Car en effet, cliquetis il y avait. Pas de bruits domestiques, non, mais la scansion systématique du temps, haché menu par une fantastique collection de réveils, de pendules de cheminée, de coucous avec des personnages animés, et une forêt d’horloges de parquet. Tout ce petit monde découpait le temps en secondes, avec une précision… d’horloger.
La femme de l’artisan, que je n’avais pas vue dans un premier temps, se leva de sa chaise, et vint remplir la tasse de café de son mari, qui grommela un faible merci, avant de se replonger dans sa difficile élaboration d’un nouveau système de rouages.
Aucun d’eux ne semblait être conscient de ma présence. Seule ma conscience devait être à cet endroit, mais mon corps endormi reposait toujours contre la pierre du corridor.
Fort de cette immunité, je m’enhardis à parcourir le magnifique atelier de ce créateur de merveilles, et à examiner de près chaque objet, fasciné par le souci du détail et de la beauté dont chacun était la quintessence de l’art de notre bonhomme. Oubliant la poussière et les minuscules morsures de la limaille sous mes pieds, je visitai ce lieu magique, comme le plus riche des musées, attentif cependant à ne rien toucher, à ne rien déranger.
’en arrivai ainsi devant la porte vitrée, dont les petits carreaux à mi-bois laissaient passer une chiche lumière extérieure, encore filtrée par un généreux doigt de poussière, mêlé de sueur. La poignée de la porte, en laiton jaune massif, était lustrée par des années de passages. Je l’ouvris résolument. La nuit était tombée, et j’allais m’élancer sur le trottoir, quand je fus surpris par le passage, empressé et froufroutant, d’une dame patronnesse, vêtue d’une excentrique robe bouffante, aux étoffes richement moirées, gantée de blanc, bottée de cuir fauve, et arborant un chapeau aussi extravagant qu’un jardin suspendu. Un véritable oiseau de paradis. Autant la rue semblait grise et triste, autant cette apparition était chatoyante de couleurs. Un vrai feu d’artifice, trottinant sur le pavé humide.
Reprenant mes esprits, je mis le pied sur le trottoir pour la suivre, mais elle avait déjà atteint le bout de la façade de l’atelier, et son apparition devenait de plus en plus grise, pour finir rapidement par perdre toute coloration, tout comme le reste de la rue.
Je tenais toujours la poignée de la porte, et j’allais m’élancer à sa poursuite, quand un doute me glaça le sang. L’étrange dame semblait maintenant se diluer comme une brume, et je ne l’apercevais plus que diaphane, dans le gris tenace de cette rue hors du temps.
J’observai alors mon pied nu sur le trottoir : il s’enfonçait doucement dans le pavé, qui semblait aussi mou que du sable de mer. Prudemment je fis un pas de plus, mais non seulement ma jambe s’enfonçait encore plus dans le pavé, mais de plus mes orteils commençaient déjà à décolorer.
J’entendis nettement le souffle du vent augmenter. Sans lâcher la poignée de la porte de l’atelier, je fis l’expérience de poser mon pied au plus loin possible. La trace précédente dans le pavé disparut comme un oreiller qui respire, et mon pied s’enfonça franchement dans le pavé mou. Même mon mollet semblait perdre de ses couleurs, mais surtout, le vent se fit de plus en plus tempétueux, menaçant de m’arracher à la porte bienfaitrice, et de me diluer dans les couloirs du temps.
A ce moment, je faillis lâcher prise de surprise. Un lourd carillon tout proche marqua le pas de l’heure ! Le vacarme des cloches résonna dans la rue, couvrant le hurlement de la tempête. Je m’agrippai de toutes mes forces à la poignée en laiton, pour conjurer l’attraction maléfique du vent du temps. L’air était rapidement devenu polaire, et je ne sentais déjà plus mes pieds, figés comme dans un bloc de glace.
D’un sursaut d’adrénaline, je réintégrai l’atelier confortable. Le cœur battant, je retrouvai avec soulagement la belle lumière dorée, la douce chaleur et le calme de l’atelier d’horlogerie. Mes pieds et mes chevilles reprenaient couleurs.
Mais à l’intérieur, le calme avait fait place à un concert métallique : toutes les horloges et pendules, impeccablement réglées, sonnaient exactement en même temps. La cacophonie était franchement très amusante, mais assourdissante. Je me précipitai vers la grande horloge de parquet par où j’étais entré dans ce monde, conscient que mon heure venait de sonner.
La remontée du puits du temps fut bien moins aisée. D’abord parce qu’il est plus aisé de descendre que de monter, et ensuite parce que la limaille et les escarbilles de bois, profondément incrustées dans la plante de mes pieds, me faisaient souffrir mille piqûres.
J’étais partagé dans mes sentiments, entre la panique d’avoir failli rester bloqué dans ce passé glacé et insipide, et par l’émerveillement que m’avait procuré la visite du merveilleux antre de l’horloger.
Tant et si bien que je fus surpris d’être arrivé, cent vingt et une marches plus haut, ou j’aperçus l’ouverture rassurante de l’armoire de l’horloge. Mais ce que je n’avais pas remarqué en descendant, me frappa en remontant : le puits, s’il descendait dans les profondeurs jaunâtres du passé, montait également, vers un soleil bleuté, situé bien entendu loin dans le futur de l’horloge.
Après un court instant d’hésitation, je commençai à compter les marches vers le haut. J’étais d’autant plus optimiste, que la descente serait d’autant plus facile au retour.
Mais après une centaine de marches, je m’emmêlai dans mes calculs, et je perdis rapidement le compte des ans. Qu’importe, j’apercevais maintenant l’ouverture bleutée de l’étage supérieur. Nul doute que si j’avais pu compter calmement, j’aurais pu faire le compte du nombre d’années qui séparaient mon temps, de la fin de vie de la grande horloge. J’étais curieux de savoir ce qui lui était arrivé, et dans quel état j’allais la retrouver. Curieux aussi de voir dans quel monde nous évoluerions, dans ce futur rapproché.
Je dois avouer, que quand j’ai mis les pieds dans la caisse de la très vieille armoire, et que j’ai risqué un œil dehors, je me doutais que j’étais dans le futur de l’horloge. J’ouvris précautionneusement le portillon, comme un gosse qui va découvrir ses jouets sous le sapin. Les charnières, qui avaient connu des jours meilleurs, grinçaient sur leurs gonds, perclus d’arthrose de rouille.
Me retournant pour vérifier son aspect, je ne fus pas surpris de constater que la menuiserie avait perdu de son éclat et de la plupart de son vernis, et certaines incrustations de marqueterie, avaient disparu, et que les aiguilles étaient inertes. L’ensemble donnait l’impression que la belle horloge de mon enfance, était maintenant une très vieille dame fatiguée, tout autant que ses rouages fatigués et son balancier devenu fixe.
Je m’attendais par contre, autour de moi, à un décor futuriste, mais dans un premier temps, je fus surpris, sinon déçu, par la sobriété du lieu dans lequel se trouvait l’horloge. La lumière bleutée venait de la couleur uniforme des murs nus, uniformément nus, de la vaste pièce que je découvrais maintenant. Une luminosité diaphane coulait d’une généreuse verrière, qui éclairait le centre du vaste plafond. L’horloge était installée au centre du mur du fond, alors que les murs de gauche comme de droite, étaient absolument vides.
Le quatrième mur n’existait pas. Et je compris vite qu’il s’agissait d’une allée d’exposition, car de l’autre côté de ce large couloir, une autre cellule contenait une table très ancienne en son centre. Il était évident que nous étions dans un musée du futur, ou l’on exposait au public, les objets usuels d’un passé révolu. En quelque sorte, j’étais devenu, moi aussi, une antiquité !
Fort de mon expérience dans le passé, je me doutai que je ne pourrais me promener très loin, hors de la rassurante cellule de l’horloge. Néanmoins, ma curiosité fut la plus forte. J’agrippai fermement le tranchant d’une des parois délimitant l’allée, et posai mon pied sur le sol lisse du futur rapproché. Dans la cellule me faisant face, tout était gris et sans vie. Le sol bleuté de l’allée, perdait franchement de sa couleur et de sa résistance, au fur et à mesure que l’on quittait le confort rassurant de la cellule. Je n’avais pas encore posé le pied au milieu de l’allée, que le vent du temps s’empara de moi, et tenta, comme dans le passé, de m’arracher au futur présent. J’avais beau m’y attendre, je dus lutter comme un forcené, pour ne pas être une fois de plus emporté dans les couloirs gris du temps. Je ne fus pas long à battre en retraite, le cœur battant.
La pièce dans laquelle était installée l’horloge n’était pas complètement vide. Proche de l’allée, trônait un pupitre de commande. Je m’en approchai pour l’observer. C’était une plaque didactique, longue d’un bon mètre, expliquant probablement, dans un langage qui m’était inconnu, l’histoire de la vieille horloge.
Mes yeux furent inexorablement attirés par le gros bouton jaune, au centre supérieur du tableau, ainsi que par un long curseur, traversant le panneau de part en part. Ce qui ressemblait à un joystick permettait sans doute de manipuler le curseur.
Qu’allait-il se passer si je l’utilisais ? Une alarme allait-elle se déclencher dans cet étrange musée. Il était évident que l’heure de la fermeture avait sonné depuis longtemps, car le lieu était désert. Néanmoins, perplexe, j’appréhendais un tour de passe-passe du futur, qui m’aurait empêché de retrouver mon présent, dans le passé du futur que je vivais ! Houlà, cela devenait compliqué.
Qu’à cela ne tienne, je n’étais pas venu ici depuis la nuit des temps, pour rester bêtement bloqué dans une boîte à chaussures. Je pris une grande respiration… et enfonçai le bouton jaune à fond…
Le plafond lumineux se mit en veilleuse, et la luminosité devint plus ténue. Je glissai doucement le curseur vers la droite, et il s’arrêta sur un premier cran. Le plafond devint opaque, à mesure qu’un décor était projeté sur les murs et le sol de la cellule théâtrale dans laquelle je me trouvais. C’était ma-gni-fique !
La projection montrait l’horloge, dans ses meilleurs jours, au milieu de l’atelier de l’horloger que je venais de quitter quelques minutes - ou siècles - auparavant, avec le capharnaüm d’objets hétéroclites qui l’entourait. On pouvait même entendre le cliquetis de tous les mécanismes, et apercevoir l’artisan, entouré de sa femme, mettant la dernière main à une nouvelle création.
On aurait presque pu sentir l’agréable odeur de sciure de bois, et d’huile de mécanique. Presque. Tant la scène apparaissait réelle. J’étais subjugué de voir ici, dans le futur lointain, ce passé si simple que je venais de quitter.
Rassuré par ma maîtrise sur ce matériel inconnu, je me hasardai à pousser le curseur au cran suivant. Dans un fondu enchaîné surprenant, le décor de l’atelier d’horlogerie, fut vite remplacé par le salon d’une maison bourgeoise, richement aménagée, dans laquelle une petite famille était installée. Les enfants, un garçon et une fille, étaient assis sur le tapis persan qui portait la lourde table centrale, et jouaient avec des cubes en bois, de toutes les couleurs. Ils étaient vêtus de longues chemises de nuit en coton, et ne tarderaient sans doute pas à aller se coucher. Le père semblait passionné par la lecture d’un livre revêtu d’un précieux maroquin, tandis que son épouse traversait la pièce.
Je fis glisser à nouveau le curseur, découvrant alors une époque plus proche de la nôtre. L’ambiance cette fois était plus paysanne, et des bouteilles de bière artisanale, toutes de la même marque, semblait attester que l’on se trouvait dans le cadre d’une brasserie familiale, comme il y en avait tant dans le passé. Je pouvais presque sentir l’odeur amère du malt et du houblon, bien qu’à cette époque, je ne buvais évidemment que de la bière de table.
Nouveau cran dans le curseur : l’armoire avait encore voyagé, et cette fois, le décor était celui d’une maison à demi détruite par les ravages de la guerre. Mais une fois de plus, la vigoureuse horloge avait bravé le froid, la neige et les incendies, et avait survécu à la folie meurtrière des hommes.
Au cran suivant, je fus ébahi de retrouver le corridor de mon enfance, qui me semblait venir de tellement loin dans le passé, alors qu’il était toujours mon présent. Je restai longuement en observation de mon époque, curieux de découvrir quelqu’un que je connaîtrais. Mais ce temps qui était le mien, était réellement écrasé de chaleur, et chacun semblait se reposer dans une sieste réparatrice. C’est sans doute cet instant figé, qui me permit de visiter tant le passé que le futur.
A regret, je poussai le curseur une fois de plus vers la droite, pour découvrir le salon d’une maison de campagne. L’horloge était installée à ôté d’une large baie donnant sur un jardin d’agrément. Je reconnus quelques meubles, ce qui me donna à penser que cette maison serait plus tard habitée par mes parents, actuels gardiens de la mémorable pendule.
Mais pas question de céder à la nostalgie avant d’avoir vécu les choses. Vite, un cran de plus dans le curseur : nouvelle maison, nouvelle époque. Cette fois, la maison était toute en bois, ce bois était peint dans des tons clairs et toniques. On aurait pu se croire à la mer, si les grandes baies ne donnaient à voir une large étendue de prairie. Les vallons ondulaient comme les vagues de l’océan, mais les vaches, elles, semblaient bien terrestres.
J’avançai mon curseur une fois de plus sur la ligne du temps, et découvris une maison très contemporaine, avec de larges baies ouvertes sur la mer, qui cette fois était bien bleue, et ou notre vénérable armoire pendule faisait office de témoin du passé. Il était clair maintenant que sa fonction n’était plus que décorative, et que l’on ne s’adressait plus à elle, depuis des lustres, pour connaître la juste heure.
Je me préparais à une nouvelle étape dans ce voyage imaginaire, quand retentit un gong, d’une telle puissance, que je sursautai, et me bouchai les oreilles. Le musée devait se trouver proche d’un gigantesque clocher, qui martelait maintenant le passage de l’heure. Je m’étais à peine remis du tonitruant appel, que mes yeux se fixèrent sur l’armoire de l’ancienne horloge. Malgré la projection qui la montrait sous son meilleur jour, il était évident que le mécanisme des cloches, avait également sonné l’heure de la fermeture.
Le panneau commençait inexorablement à se refermer, et si je ne réintégrais pas mon temps concomitamment, il était évident que je serais irrémédiablement enfermé dans ce futur, à des années lumières de mon propre temps. Couinant d’angoisse, je contournai le pupitre de commande des décors, pour me précipiter vers l’ouverture du portillon. Je parvins à me faufiler dans le puits, et sans attendre mon reste, je dévalai quatre à quatre les longues volées de l’escalier du puisard.
Ma crainte, mon angoisse, mon appréhension, ma détresse, se conjuguèrent à tous les temps, … tout le temps que dura la descente. L’interminable colimaçon semblait ne jamais devoir se terminer. Mes pieds nus, endoloris par la sciure de bois et d’acier, dérapaient sur le sol glissant des marches, et je crus bien que j’arriverais en sang au bout de cette épreuve. J’entendais toujours le son du clocher dans le futur, mais de plus en plus lointain, de plus en plus ténu.
Au fur et à mesure que les trois portes se refermaient, la lumière dans le puits devenait plus faible, plus imperceptible à chaque tour de marches.
Enfin, … Enfin, j’aperçus le palier de mon présent. Il était déjà presque clos, mais il demeurait encore un peu entrouvert. Je l’entendais se refermer en grinçant. J’aurais bien appelé au secours, mais qui… ?
Quand je parvins enfin sur le palier de sortie, il ne restait plus que l’espace pour passer mes doigts. Au risque de les perdre, je résolus d’en passer les bouts, puis les phalanges, puis les deux mains. En pesant de toutes mes forces, je fus progressivement en mesure de peser sur le panneau pour tenter d’en agrandir l’ouverture suffisamment pour me permettre de m’en échapper, mais la force de fermeture de la porte augmenta tant, que je dus extirper mes mains, au risque de les voir sectionnées par l’inexorable force du mécanisme de condamnation du panneau mobile.
Celui-ci claqua avec un bruit sec, et… je me retrouvai dans le noir complet. Pire ! Je pouvais entendre si fort ma respiration, que je compris que le puits lui-même s’était refermé, et que j’étais enfermé dans l’étroite boîte même de l’horloge.
Devant mes yeux, le pendule reprit sa course, m’obligeant à reculer la tête. Mon crâne tamponna durement le bois du fond de l’armoire, soulevant une bouffée d’air à l’arôme d’encaustique. Mais en fait, je n’étais pas complètement dans le noir. Par moment, le disque clair du regard en verre biseauté, apparaissait, quand le pendule était au plus haut. Profitant de chaque mouvement du balancier, je m’évertuai à manipuler le mécanisme d’ouverture du regard en marqueterie, en faisant progressivement pivoter le fermoir en laiton, jusqu’à ce que, … victoire ! Celui-ci s’ouvrit dans un grincement râleur. Je me hissai à la force de mes bras, et retombai, sain et sauf, dans le sombre corridor de mon enfance.
Soulagé, mais épuisé, je m’écroulai sur les marches en pierre où avait débuté mon repos, et m’endormis sans demander mon reste.
C’est à peine si j’eus conscience que ma mère m’emportait dans ses bras, pour me coucher confortablement dans mon lit. A mon réveil, je bondis hors de mon lit, et courus jusque devant elle, pour lui raconter la formidable aventure que je venais de vivre. Bien sûr, elle sourit en écoutant mon récit enthousiaste, mais quand je lui assurai que c’était vrai de vrai, elle hocha la tête, en me faisant comprendre que j’avais rêvé. Déçu et vexé de ne pouvoir lui prouver la véracité de mes dires, j’allais m’éloigner quand une idée illumina ma face !
Bien entendu j’avais une preuve, et elle était irréfutable : la visite dans l’atelier fantastique de l’horloger, avait laissé des traces d’échardes et de bois et de métal dans la plante de mes pieds.
J’arborai donc fièrement mes trophées sanglants devant ma mère, en lui disant :
- Regarde, maman, je me suis blessé les pieds chez l’horloger…
Ma brave mère, ne savait plus que dire, en regardant la plante de mes pieds sans comprendre.
- Eh bien, que veux-tu que je voie, fiston ?
Ebahi et muet, je contemplai à mon tour ma peau douce et sans la moindre trace de blessure.
Ma mère avait-elle raison ? Tout cela n’était-il qu’un rêve ?
Peu importe. Ce jour-là, la vieille horloge m’a appris quelque chose que je n’ai jamais oublié : le temps est précieux.
Maintenant que je suis devenu âgé, chaque fois que je rends visite à mes parents, qui sont bien sûr maintenant très vieux, je ne peux m’empêcher de regarder la vieille horloge, et de lui faire un clin d’œil complice.
Son beau faciès enfariné de faïence reste évidemment impassible, mais dès que je la regarde un peu de biais, je vois bien qu’elle me sourit.