Écrits de Léon Delcourt

Couverture Familiale

Cachet de la Poste faisant foi. Perplexe, je relis une fois de plus le texte abscons du règlement du concours. Avec un soupir d’appréhension, je scellai l’enveloppe, et la fit glisser sous le passe monnaie. L’employé remplit le formulaire ad hoc, et y apposa comme sur ma lettre un coup de tampon à écraser un bœuf. C’était fait. Il n’y avait plus qu’à attendre.

C’était il y a trois jours. Je revenais, à la nuit tombée, du restaurant où je venais de terminer mon service, par le sinistre BHV. C’est ainsi que nous surnommons cette triste avenue du Centre Ville : le Boulevard de l’Hôtel de Ville. En passant devant les valves d’informations de la municipalité, mon regard fut attiré par l’annonce de ce concours peu banal : afin d’étudier l’évolution souhaitable de la future maison unifamiliale, le Conseil avait décidé de proposer un concours d’architecture, pour réaliser neuf maisons de conception totalement différente, conçues par neuf architectes d’horizons différents.

Un terrain, fort pentu, propriété municipale, avait été loti pour cet usage. Le défi était de taille, car un budget modeste était prévu par habitation, et la déclivité du terrain, si elle était intéressante pour l’originalité des projets, était surtout un obstacle non négligeable à la construction. Qu’importe, les neuf maisons furent construites.

Encore fallait-il qu’elles soient occupées, et que l’on puisse en comparer les avantages. D’où l’idée de ce concours. Les candidats devaient rentrer une demande motivée, expliquant le pourquoi de leur démarche, et acceptant d’être des familles cobayes, et collaborer aux recherches, pendant une durée d’un an. Après cette année d’étude, la maison pourrait leur être attribuée, pour une somme modeste, en récompense de leurs efforts.

Je n’avais pas terminé la lecture du libellé, que mes poumons se gonflèrent d’un espoir fou. Volant au-dessus du pavé, je me précipitai vers notre logis, pour en faire part à mon épouse. Cette maudite clé de porte d’entrée me retarda quelques secondes, mais je parvins à me calmer. Enfin je me précipitai dans le hall commun, puis grimpai les deux étages et demi de l’interminable cage d’escalier, pour débouler dans notre minuscule appartement, le visage lumineux.

Nous vivions entassés, avec nos deux enfants, Elise et Nicolas, dans cette petite pièce mal isolée, chauffée par un poêle au charbon qui refoulait trop souvent de mortelles exhalaisons. Cette pièce nous servait de cuisine, de salle à manger, et de chambre pour les deux petits. La moitié de la modeste table était occupée par la vaisselle, l’autre par les cahiers des enfants. Ils avaient finis leurs devoirs, et attendaient mon retour avec impatience, pour me les montrer fièrement, avant de se coucher. Je les serrai fort dans mes bras, et leur promis que bientôt, ils pourraient avoir une chambre bien à eux. Je regardai le masque dubitatif de ma femme, dans le brouhaha de leurs cris de joies. Je me retirai ensuite dans l’autre petite et dernière pièce, et racontai à ma moitié, ma douce Marie, dans le chuchotement des draps, le projet brindezingue qui avait éclos dans mon esprit.

Elle fut moins enthousiaste que moi, quand elle eut compris que chaque habitant de la ville pouvait participer à ce concours, et que nous n’étions pas les seuls à être logés dans des conditions précaires. Moi, j’étais déjà sur mon nuage.

Mais la nuit me fut pénible. Le fracas du tampon me fit sursauter, et me sortit, tremblant et trempé de vilaines sueurs, d’un horrible cauchemar. Je me voyais en deux dimensions, quand l’employé de la poste venait d’écraser son sceau sur mon crâne, réduit à l’état d’enveloppe. L’encre bleue était issue de mes veines. Cachet de la poste faisant foi… J’angoissais. Bien entendu nous n’étions pas les seuls en lice, bien entendu d’autres que nous … Bien entendu. Mais nous avions une toute petite chance, et je voulais y croire de toutes mes forces. Pourtant les jours qui suivirent s’égrenaient avec une lenteur exaspérante. J’aurais bien arraché le règlement du concours, mais il était placardé partout en ville, et la date fatidique du choix des candidats approchait.

Nous étions plus que probablement des dizaines, voire une centaine de participants, et dix huit d’entre eux seulement seraient sélectionnés pour la seconde épreuve. Une chance sur deux ! Celle-ci faisait partie intégrante de l’étude immobilière : chaque famille devrait visiter les neuf maisons, et en choisir une qui lui correspondrait le mieux, puis motiver son choix dans le formulaire ad hoc. Il y aurait donc autant de perdants que de gagnants, pour autant que l’on soit repris dans le peloton de tête.

Les résultats de la première sélection seraient expédiés par voie postale le même jour, cachet de la poste faisant foi. Je commençais à haïr cette expression, qui hantait mes nuits.

Un soir pourtant, je rentrais chez moi, courbé sous la bourrasque qui soufflait sur le BHV, exténué par des clients exigeants et un travail harassant. Dès la porte franchie, je vis ma femme debout, le visage blême, entourée des enfants cramponnés à ses jupes, brandissant en tremblant une enveloppe bien officielle, aux armes municipales.

Le déchirement du papier par le couteau qui tranchait l’enveloppe, était le seul son audible dans la pièce. Mon cœur battait à se rompre, quand je dépliai la missive administrative.

Nous étions reçus pour la seconde phase du concours. L’explosion de joie emporta notre petite famille dans un tintamarre de fanfare de village. La soirée fut longue et les enfants, surexcités par l’évènement, eurent bien du mal à s’endormir. Quant à nous deux, serrés d’amour sous la couette, nous nous sommes étreints, en pleurant comme des veaux, illuminés par l’espoir d’un jour meilleur.

Attention, tout n’était pas encore gagné. Nous étions sélectionnés, certes, mais cela ne voulait pas dire que nous étions acceptés dans le programme. Il allait falloir la bonne volonté et la réflexion de chacun, pour effectuer le juste choix, et le motiver correctement. La municipalité avait prévu un dimanche de visite. Chaque famille sélectionnée devait visiter les neuf maisons, effectuer son choix pour celle qui correspondait le mieux à son mode de vie, et en expliquer les raisons, dans ce maudit formulaire, à enregistrer officiellement avant la date indiquée sur le règlement, cachet de la poste faisant foi.

Dimanche matin. Temps clair, ensoleillé. Quelques voiles de nuages blancs. Température agréable. Ma femme avait mis sa robe rouge d’été, celle que je préfère, et les enfants avaient choisi les vêtements dans lesquels ils se sentaient en harmonie. Nous étions prêts.

Le trajet en bus, bien que très court, nous parut à tous quatre interminable. Mais dès les faubourgs urbains dépassés, la grisaille de la ville fit place à la couleur de la campagne. Et avec la couleur, notre enthousiasme reprit de l’altitude. C’est donc très motivés et babillards, que nous avons quitté le bus, dont le nouvel arrêt se trouvait au centre du programme des maisons nouvelles.

Intimidés par cette enfilade d’étranges demeures, le petit Nicolas empoigna ma main, tandis que sa sœur Elise se cramponnait à sa mère. Les enfants pressentaient que les choses sérieuses commençaient seulement. La nouvelle avenue suivait la crête de la colline, et nous ne savions par laquelle des visites commencer. Pour éviter de nous influencer dans notre choix, nous nous sommes dirigés vers la première maison à gauche.

Curieuse bâtisse. Elle donnait l’impression d’être une montagne de blocs de lego rouillés, empilés bric broc les uns sur les autres. En fait c’était un assemblage de conteneurs, soudés ou superposés, et percés dans leur coque, de fenêtres aux dimensions et formes les plus disparates. Le sol de toutes les pièces était composé d’un béton lissé, probablement recouvert d’une couche d’époxy gris anthracite. Cela tenait de la station spatiale, et la cuisine du laboratoire de recherche génétique. Il faut dire que par opposition à notre pauvre gourbi, ce lieu de vie était à deux siècles en avant dans la ligne du temps. Les enfants étaient impressionnés par le futurisme de l’habitation. Pendant que Marie visitaient les chambres à l’étage supérieur avec Nicolas et Elise, je descendis l’escalier en caillebotis métallique, menant au sous-sol. Un container garage, desservi par une rampe abrupte. Un container rangement, donnant accès au jardin. Je toquai la coque de mon alliance. Un son métallique sourd me plongea dans l’univers impitoyable des sous-marins. Lugubre.

Cette maison m’étouffait et je remontai à l’étage de vie, pour sortir prendre l’air sur la terrasse. Un visiteur se tenait devant la balustrade verre, en surplomb sur le jardin. Grand, mince et long comme un grand corps malade, tout de noir vêtu. Des verres sans montures étaient suspendus au rail hématite qui signait son visage froid d’une barre horizontale. J’imaginai qu’il était l’architecte de la maison. Son regard aquilin, planant sur la verte vallée. J’imaginai qu’il rêvait de couvrir de ses rêves métalliques les moindres recoins de cet Eden. J’imaginai qu’il concevait des usines, des immeubles d’acier et de verre, pour supprimer toute cette verdure. J’étouffais dans cette maison. Je préférais encore notre misérable deux pièces. Il était sans doute modeste, mais au moins il débordait de vécu et d’amour. Ici, rien de tout cela, cette habitation ne me parlait pas. Je sortis du ventre mort de la maison, suivi des enfants silencieux comme au sortir d’une cathédrale. La passerelle - métallique bien entendu - une fois franchie, je fus frappé par l’alignement des maisons. Par la configuration fort pentue du terrain, elles étaient presque toute reliées au trottoir par une passerelle, qui exprimait son caractère. La douce courbe du trottoir de cette nouvelle avenue faisait office de quai, pour les neuf nefs amarrées au bord de cette mer de verdure.

La maison suivante était au bois, ce que la précédente était à l’acier. Cette version revisitée du chalet nous plut d’emblée. Les planchers, en essences blondes et brillantes, étaient accueillants, la cuisine, à visage humain, était également revêtue de bois. Les enfants ne quittaient pas nos mains, silencieux et sévères, mais je les sentais bien plus à l’aise dans cette maison chaleureuse. Nous nous sommes vite retrouvés sur la terrasse, dont le garde corps en bois poli était agréable au toucher. Les lisses de la balustrade étaient faites de câbles d’acier tendus comme des cordes de violon. Nicolas passa l’ongle de son index sur l’une d’elle, à sa portée, et la fit vibrer. Elise pouffa de rire, ce qui détendit l’atmosphère. Oui, dans cette maison, nous pourrions vibrer à l’unisson avec ses murs, tout de bois revêtus. Elle dégageait une chaleur et une bienveillance agréable. On en ferait facilement son nid.

C’est à regret que nous l’avons quittée, mais il fallait d’abord voir les autres, quitte à revenir ensuite pour mieux en ressentir toutes les subtilités.

La troisième bâtisse était plus curieuse que ses voisines. Pas de passerelle cette fois, car la pelouse montait sur le toit, rond comme un casque, de la maison végétalisée. Toute la façade nord de la maison était aveugle. L’entrée était donc sombre, mais très vite le centre en était baigné de lumière, par l’immense baie vitrée qui composait la façade sud de l’immeuble. On accédait directement au niveau des chambres, et un escalier hélicoïdal desservait l’étage de vie, de plain pied avec le jardin. La terrasse empierrée était de ce fait énorme, et donnait une respiration vivante à cette demeure. Depuis le jardin, il apparaissait nettement que l’architecte avait donné la forme d’un œil immense à la façade privée de la maison. Le jour baignait de lumière les moindres recoins de la maison. La nuit l’enveloppait de mystères et de rêves. Très ancrée dans la nature, cette maison était un véritable terrier. Les enfants s’y sentaient à l’aise, et couraient d’une pièce à l’autre, imaginant comment y installer leur nid. J’appréciais cette intégration à la nature, mais Marie redoutait d’y grelotter, tant elle semblait enfouie dans la terre. Elle m’entraîna dehors.

La maison suivante était composée d’un cube parfait de briques. Massive et imposante. Très fermée au Nord, très ouverte au Sud. Elle semblait sortie d’un catalogue glacé ou d’un magazine de décoration. Pierre blanche polie au sol, cuisine idéale, mobilier contemporain, murs blancs et nus. Parfaitement beau, et parfaitement organisé. Tout avait été réglé ici comme papier à musique, et le moindre désordre serait une injure au génie qui en avait conçu le moindre détail. Subjuguant de beauté inaccessible. On rentre du travail, on dépose son trousseau de clé sur la table du living, et patatras, le bel équilibre s’effondre. Parfaitement invivable. En tous cas pour nous.

Nous oublions vite cette maison prétentieuse, et nous hâtons de découvrir la suivante. Devant la passerelle en planches grossières, nous restons tous les quatre sans voix. Le pont franchi, on était accueilli par une porte d’entrée en bois sculpté d’Indonésie, totalement anachronique. Cette porte était enchâssée dans un mur, mélange de briques et de pierres, manifestement de récupération. Large à sa base, la maison s’élançait vers le ciel comme une tour improbable, assemblage bizarre de poteaux qui soutenait un balcon à l’étage, de clocheton qui couronnait les angles, et d’un capharnaüm incroyable d’objets divers. Mon cœur enfla. Ouvrant les bras comme mât d’artimon, je gonflai mes voiles, et entraînai ma petite famille dans le ventre doux de cette maison onirique. Le sol était composé de vieux planchers assemblés, noircis par le temps et l’usage. La table de la salle à manger avait trois pieds identiques, le quatrième étant une béquille de bois. Pas une chaise ne semblait de la même provenance. La cuisine, avec son évier en pierre patinée, ses carrelages en éclats de céramiques à la Gaudi, et ses assemblages de bois et de brocs, faisaient référence aux équipets de cuisine de bateaux. Les enfants, jusqu’ici très calmes, se déchainèrent en visitant cet extraordinaire château des merveilles. Tout ici était fabriqué à partir de matériaux de récupération, et l’architecte avait poussé le détail en utilisant des objets ludiques supplémentaires. Ainsi sur la terrasse, un treuil métallique disposé à l’étage de nuit, permettait de faire monter et descendre un seau des chambres au jardin, le long d’une corde d’amarrage...

Nicolas et Elise hurlaient de joie en imaginant ce petit paradis, vivant et palpitant sous nos pieds. Marie découvrait les innombrables détails de cette maison fantasque, pendant que je me rendais au sous-sol. Pas de garage. Tant mieux, je n’avais ni les moyens ni l’usage d’une voiture. Un vaste atelier, bien éclairé par une grande baie de plain pied avec le jardin, était encombré d’un capharnaüm d’objet hétéroclites, qui ne demandaient qu’à venir s’ajouter au poétique catalogue déjà bien chargé. Pas de doute, cette demeure était bien vivante, et évolutive. Je m’y sentais comme un poisson dans l’eau.

Du jardin, la maison paraissait encore plus folle, plus anachronique et plus anecdotique que ses voisines. C’était la maison qui nous convenait, j’en étais sûr. Du balcon en terrasse du living, les enfants me hurlaient : « Papa, c’est notre maison, c’est celle-ci qu’on veut, elle est carrément magique ! » Je souris, et les rejoignis là-haut. Marie aussi était enthousiasmée. Conseil de guerre sur la terrasse : nous tenant en ronde par les mains, nous avons élaboré un plan de défense de notre maison. Il ne fallait pas qu’elle plaise aux autres familles. Dès qu’un couple descendait du bus, les enfants dansaient une farandole sur le ponton d’accès. Les rares visiteurs étaient facilement chassés par le tintamarre que nous faisions dans chaque pièce. Et nous avons tenu bon, jusqu’à ce que l’employé municipal vienne fermer les portes, en fin de journée. A contrecœur, nous avons bien dû quitter cet endroit idyllique.

Dans le bus du retour, les enfants se sont endormis dans nos bras, exténués par leur course et par leurs jeux, leurs rêves nourris par les merveilles de ce qu’ils appelaient déjà la Maison Magique, et qui les avaient éblouis tout l’après-midi.

Le formulaire de réponse fut rempli avec un soin minutieux. Notre choix étant décrit sans appel. Je le fis enregistrer, cachet de la poste faisant foi. Et l’attente reprit.

Le cauchemar du tampon se fit de plus en plus cruel, au fur et mesure que passaient les jours, et surtout les nuits. Boum, boum ! Dans ma tête épuisée, ce foutu tampon résonnait chaque soir. Nicolas et Marie, après leurs devoirs, coloriaient la maison de leurs rêves, imaginaient leur chambre, se transportaient déjà dans la Maison Magique.

Chaque soir, nous ne parlions plus que de la Maison Magique, et de ce que serait notre vie en son sein. Marie, Nicolas et Elise en avaient les joues rosies de plaisir anticipé. Leur enthousiasme par contre me faisait peur. Je devenais chaque jour plus blême, plus transparent, plus livide. Ma tendre femme s’ingéniait à me détendre, m’assurant que tout allait bien se passer, mais moi, je savais que nous avions une chance sur deux d’être gagnants. Une chance sur deux de nous envoler vers le paradis. Une chance sur deux de retomber en enfer. Et ça, je ne le supportais pas. Je voulais assurer notre famille d’une confortable couverture familiale, un toit rassurant, d’où rien ni personne ne pourrait nous déloger ou nous désunir.

Enfin, un soir, j’ouvris la porte de notre petit appartement, pour découvrir Marie, brandissant l’Enveloppe Suprême: le couperet allait tomber. Nicolas et Elise avaient les joues rouges et les cheveux collés par la surexcitation. Marie me regardait dans les yeux, l’œil fauve, mordant sa lèvre inférieure, avec une moue qui en disait long sur le feu qui allait animer notre première nuit après le déménagement.

Je sentis un courant d’air glacé monter le long de ma colonne vertébrale. Terrible dilemme. Je ne pouvais les décevoir, et pourtant je ne pouvais rien faire. Ni dans un sens, ni dans l’autre. Si ce n’est ouvrir cette terrible enveloppe, pour mettre fin à notre supplice.

Je refermai les doigts sur l’officielle missive. Le bruit de la lame de couteau découpant le pli, avait des accents de guillotine. Quel résultat allait jaillir du tréfonds de ce document ? La tartine était-elle tombée côté confiture, ou déconfiture ?

Le souffle court, les doigts tremblants d’émotion, j’extirpai le fatidique papier.

La Maison Magique était à nous.

Cachet de la poste faisant foi !