Écrits de Léon Delcourt

La Dame de Verre

Ah ! Mes Amis !... Quelle affaire !... Mais quelle histoire !...

Chaque fois que ces évènements me reviennent en mémoire, je ne peux m’empêcher de m’enthousiasmer pour ce qui m’est arrivé pendant ce merveilleux été. Que…du…bonheur !

Je venais tout juste de fêter mon quinzième anniversaire, quand mes parents décidèrent de nous emmener en vacances dans l’Aude. Certes, ce n’était pas la première fois que nous nous y rendions, mais il y avait au moins trois ans que nous n’y avions plus mis les pieds. Pourtant, c’était une des destinations privilégiées de vacances de notre famille, car nous comptions maintenant beaucoup d’amis dans la région.

Et j’étais fou de joie à l’idée de revoir ces copains de jeux, avec qui j’avais partagé bien des heures de bonheur.

Quel que soit l’âge, le chemin pour se rendre sur le lieu des vacances parait toujours interminable. La chaleur qui écrasait le midi languedocien attisait encore davantage notre soif d’arriver à bon port. Mon père n’étant pas en reste, l’après-midi déclinait seulement, quand nous arrivâmes dans le gîte ou nous étions attendus. Après une courte embrassade des anciens, tout ébahis de notre croissance, mon frère et moi avons croqué vivement un bout de baguette, accompagné d’un bon morceau de camembert bien coulant, et d’une succulente part de saucisson, tout frais sortis de la boutique du village. L’eau fraîche de la fontaine fut pour nous la plus exquise des ambroisies.

Impatients et fébriles, nous avons planté là nos parents, bien occupés à faire les lits et à ranger la maison, pour dévaler dans le fond du bourg, afin d’y revoir les amis que nous avions laissés, il y a quelques étés seulement.

L’Aude, département du Sud de la France, doit son nom à la fougueuse rivière qui la traverse de part en part. Son cours d’eau, particulièrement capricieux à la fonte des neiges, provenant de la chaîne des Pyrénées, possède en été une particularité peu banale : au beau milieu de son cours, tout au long de la belle saison, l’eau disparaît dans les entrailles de la terre, pour réapparaitre quelques kilomètres en aval. Que deviennent ces mètres cubes d’eau, avalée dans les ténèbres : mystère.

Le village où nous prenions nos quartiers d’été, était situé à proximité du chantoir de l’Aude. Plus exactement un peu en amont, là ou le cours d’eau, encore vigoureux, se faufilait entre les blocs de roche qui dévalaient chaque printemps de la montagne. A la sortie du village, le cours de la rivière s’effondrait de trois ou quatre mètres, et le peu d’eau qui subsistait encore en été, s’écoulait en gracieuses cascades, dans un large bassin naturel, creusé par la force des flots, au pied de cette déclivité.

L’eau y était d’une limpidité désarçonnante, et c’était bien entendu là le rendez-vous préféré des jeunes du village. Ce fut encore le cas cette année-là. Notre arrivée fut acclamée avec des cris de joie, autant que par les exclamations d’incrédulité, tant nos corps, à peine sortis de l’enfance, s’étaient transformés en faisant de nous des adolescents. Les rires fusaient et les embrassades furent chaleureuses. Après nous être rafraichis copieusement en plongeant dans l’onde vivifiante, nous sommes remontés sur la berge, pour nous sécher au soleil déclinant.

Les conversations se firent alors plus confidentielles. Nous nous observions l’un l’autre, stupéfaits du changement prodigieux de nos anatomies respectives. Nous avions quitté des enfants. Certes, nous n’étions pas encore des hommes, mais bon sang, mes amis, quelle différence ! Quelle joie aussi de se retrouver ainsi transformés.

C’était à peu près toujours le même groupe. Le plus costaud était sans conteste celui qu’on surnommait Robert le Diable. Parce qu’il était coiffé d’une tignasse rousse si indomptable, qu’elle lui donnait l’aspect d’être couronné de feu. Un peu rustre, mais charmant, sa musculature s’était, ma foi, largement développée. J’étais heureux de le retrouver. Quand nous courrions dans la garrigue, on pouvait toujours compter sur lui pour vous hisser sur un rocher, ou pour franchir un passage difficile.

Il y avait aussi Jamie le Criquet, qui devait son surnom à sa voix éraillée, qui évoquait le crissement des élytres de l’insecte roi du maquis. Il avait l’humour spontané. C’était la joie de vivre incarnée.

Et il y avait Blanche. Fine, toujours calme, posée, avec des gestes lents mais assurés. Elle illuminait toujours ses cheveux, d’un brin de laine, de couleur différente chaque jour. Elle n’avait pas changé cette délicieuse habitude, et j’en fus heureux.

Oscar la Fouine ! Celui-là était vraiment un sacré numéro. Petit et râblé, il sautait d’un coin à l’autre, jamais en repos. Ses incisives projetées en avant lui avaient valu ce surnom, mais lui l’attribuait au fait qu’il aimait fureter de gauche et de droite. Il avait pris un peu de poil au menton, et arborait fièrement au menton une petite touffe de poils à la Méphisto.

Je me souviens aussi de Martin la Fringale. C’était un garçon très placide, et un peu enveloppé. Sa mère aux formes voluptueuses de dame de harem, emplissait toujours ses poches de barres chocolatées et autres jus de fruits, au cas, bien improbable, où il viendrait à avoir faim au cours d’une de nos promenades. Ce qu’il pouvait avaler me sidérait. Le pauvre était toujours bon dernier, lors de nos escapades.

Bien sûr je n’oublierai pas Elisa, grande amie de Blanche, et qui était pourtant son contraire. Autant Blanche était diaphane et légère, autant Elisa était une enfant brune, avec des cheveux noirs coupés très court à la garçonne. Je ne l’ai jamais connue qu’en short, et si quelqu’un devait être devant pour débroussailler le passage, elle était souvent au vif du feu de l’action. Elle ne s’embarrassait pas de détails. Quand un gars tentait de lui barrer le passage, c’était à ses risques et périls, et plus d’un est rentré chez lui avec un solide cocard, pour l’avoir provoquée. Ce tourbillon de vie était pourtant très proche de Blanche, avec laquelle elle entretenait une amitié qui s’était nourrie depuis leur plus tendre enfance.

Je ne dois pas non plus oublier Jean. Mon petit frère Jean. Les amis l’avait surnommé la Trompette, car il avait une voix un peu plus aigue que les autres. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’aimait pas cela. Gare à celui qui le lui rappelait.

Pour ma part, quand ils m’ont demandé mon nom la première fois, j’ai dit : « Jérôme ». Quand ils ont voulu connaître le surnom que l’on me donnait, j’ai seulement dit : C’est tout ». Et cette bande d’adorables idiots m’ont surnommé Jérôme Saitout. Très drôle, évidemment ! Mais je m’y suis fait, car chaque jeune dans le village avait son étiquette, qui le suivait invariablement.

Voilà. C’est à peu près tout ce qui formait notre groupe de bons copains, pendant la durée des vacances.

Enfin presque ! Parce qu’en fait, la dernière personne de notre groupe, je ne vous en ai pas encore parlé, parce que c’était ma préférée. Elle, c’était Fanette. Tout le monde l’appelait la Fanette. Et quand je l’ai revue pour la première fois, ce soir de notre arrivée, j’ai subi un sacré choc, tant elle avait changé depuis nos dernières vacances. Elle était…

Comment vous dire ? Imaginer une fille solide, la tête bien à l’aise sur ses épaules, sûre de la vie et de sa beauté récente. Mais bien loin d’être prétentieuse. Oh, non ! Elle portait la grâce et la beauté comme un vêtement naturel. Ses boucles châtain, avaient des reflets d’or, qui m’éblouissaient, autant les yeux que le cerveau. Son sourire était devenu le plus charmant, et ses lèvres un rien pulpeuses encourageaient à lui quémander un baiser. Quand elle secouait la tête machinalement pour remettre ses cheveux en place, j’avais le sentiment de voir un film au ralenti. Ses formes s’étaient arrondies de la plus charmante façon. Mais ce qui me causa le plus d’émoi, fut de découvrir, … -vous allez rire- que Fanette avait des seins !

Eh, oui, les amis ! J’étais subjugué par ses beaux seins. J’avais beau me l’interdire, mes yeux valsaient de son visage à sa poitrine, en aller et retour. Ils auraient pu battre le record de vitesse de l’aile du colibri. Voyant mon émoi évident, elle me sourit, et vint s’asseoir à mes côtés.

Idiot comme on l’est à cet âge, je bredouillai quelques banalités, ce qui la fit rire aux éclats. Mais quel benêt j’étais devant sa beauté naissante. Ah, je peux vous dire que j’étais rubicond ! J’avais le sentiment que son regard, tranchant comme un laser, pelait la façade de mon corps, et lisait à ciel ouvert les sentiments troublés qu’elle m’inspirait.

Ce jour-là, elle portait un T-shirt noir, qui mettait son bronzage admirablement bien en valeur, et qui était rehaussé d’une broderie représentant une généreuse corbeille de fruits, avec l’indication de la marque « Fruit of the Loom ». Comme je capitulais à laisser mes yeux s’hypnotiser de cette ravissante vision, et pour donner vaguement le change à mon audacieuse obnubilation visuelle, je lui demandai ce que signifiait l’inscription qu’elle portait. Bien consciente de mon apoplexie, Fanette prit sa voix de velours, pour m’expliquer qu’il s’agissait d’un jeu de mot : « le fruit du métier à tisser », représenté par une coupe de fruits. Et plus elle m’en parlait, plus l’envie de goûter à ses fruits merveilleux montait en moi. Douce torture !

Heureusement, je fus sauvé par une étrange musique, qui envahit la vallée, et fit diversion à mon embarras. Jean et moi n’avions pas encore entendu cette mélopée, mais les autres nous apprirent que nous entendions le son du djembé de Luis. C’était un garçon solitaire, et s’il nous disait toujours bonjour, Luis ne se mêlait pas à nos jeux. C’était le fils d’un portugais, installé depuis longtemps dans le village, et dont la mère était brésilienne. Il était assez taciturne, et avait appris à jouer de ce tambour africain.

A entendre la cavalcade de sons harmonieux qu’il tirait de cet instrument, il y avait fort à croire qu’il avait passé de nombreuses heures à l’étudier.

Le son du djembé, se répercutant sur les parois rocheuses de la vallée, faisait vibrer l’air de cette fin d’après-midi, d’une envoûtante façon. La magie vaudou semblait sourdre des pierres, à mesure que le soleil déclinant les dorait. Nous avons rassemblé quelques brindilles, et nous nous sommes serrés autour d’un feu, improvisé entre quatre ou cinq pierres. C’était l’heure des confidences, et, bercés par le rythme du djembé de Luis, nous avons commencé à refaire le monde, à voix de plus en plus basse.

Mon attention fut attirée par Blanche et Elisa, qui rabrouèrent très vivement Oscar, et je leur demandai la raison de leur évident embarras. Toutes deux s’enfermèrent dans un silence buté, mais Oscar m’éclaira sur leur crainte. Il me raconta la légende de la Dame de Verre.

Les anciens du village racontent qu’au cours du Moyen Age, un seigneur local apprit, par des langues vipérines, que sa belle voyait en secret un fort beau chevalier. Le mari, jaloux comme un tigre, fit trucider le bel amoureux, et voulut faire subir le même sort à son épouse volage. Prévenue par une servante de l’imminence du retour de son irascible époux, la dame s’enfuit, seulement vêtue d’une diaphane chemise blanche, et se réfugia dans les grottes entourant le chantoir de l’Aude, afin d’échapper à son terrible et meurtrier courroux.

Las, la belle était démunie du moindre lanterneau, et se perdit dans les méandres des couloirs souterrains de la rivière. Le seigneur eut beau lancer des hommes de troupe à sa recherche, pour l’extirper de sa retraite et pour la punir sévèrement de son indélicatesse, ils revenaient à chaque fois bredouilles, et blancs de peur, tremblants sur leurs jambes.

Excédé par leur couardise, il se décida un jour à descendre lui-même dans le labyrinthique pertuis, le bras armé de son épée, et une torche à la main. Aucun de ses hommes ne voulut le suivre. Après avoir erré vainement à la recherche de sa femme, il fut surpris par une longue et douloureuse plainte, à vous glacer les sangs. Sa belle assurance vola en éclat, mais il se dirigea, les jambes en coton, vers la source de l’étrange phénomène. Il déboucha alors dans une salle, sous le lit de la rivière, au centre de laquelle il trouva sa femme pétrifiée, dans sa chemise blanche, mais quasi aussi transparente que du verre. Il se tenait à quelques mètres d’elle, quand elle lança sa plainte, qui était d’une indicible tristesse.

Courageux, mais pas téméraire, le mari trompé se précipita vers l’extérieur. Ses soldats comprirent, à son teint vitreux, qu’il avait fait la même expérience qu’eux. Il estima que sa femme était maintenant assez punie, et il interdit à quiconque de lui porter secours.

C’est un ordre que pas âme qui vive dans la seigneurie n’aurait souhaité transgresser. Et c’est ainsi que naquit la légende de la Dame de Verre.

Le soir était tombé. Les regards étaient braqués sur les braises de notre feu, et je sentis Fanette se couler doucement contre mon bras. Personne ne disait mot, impressionnés par le terrible sort de l’amante du passé.

Jamie brisa ce lourd silence de son rire enroué. Plus par bravade, ou pour conjurer l’apathie que souleva ce récit que par réel plaisir. Il nous bouscula gentiment, nous sortant de nos rêveries, et nous invitant à rejoindre nos pénates. Même le djembé de Luis s’était tu.

Voilà ! Fin de cette première journée de vacances en Aude.

Le lendemain matin, dès potron-minet, je dévalais avec Jean les rues escarpées jusqu’au fond du village, pour nous enivrer des suaves odeurs de la boulangerie. Remonter au gîte le pain tiède et les croissants encore chauds, mettait nos estomacs à la torture, et nous faisions tout le bruit nécessaire en rentrant, pour que le petit déjeuner se profile sans tarder. Inimitable odeur que celle de la viennoiserie française. Et j’entends encore dans le pavillon de mon oreille, le crissement de mes dents dans la délicate pâte feuilletée, ou dans la miche de pain toute croustillante. Une bonne rasade de beurre doux, et une généreuse couche de confiture de figue maison, complétaient notre festin. Tout cela mêlé à l’arôme puissant du café frais, constituait un orgue à parfums, scellé dans ma mémoire, sous le patronyme : « Déjeuner de Vacances » !

Après nous être bien rassasiés, nous reprenions le chemin du chantoir, pour retrouver nos amis, dans la vaste piscine naturelle de l’Aude.

Nous aurions pu ainsi rythmer notre séjour, sans nous ennuyer le moins du monde. Mais un événement surprenant changea la donne de cette agréable monotonie.

Etait-ce jour-là ou le lendemain ? Peu importe. Lors d’une de nos premières veillées de crépuscule, Blanche et Elisa, qui avaient tardé à nous rejoindre, nous firent part de leur petite enquête sur la Dame de Verre. Profitant de l’ombre de l’énorme platane qui trônait au centre de la place du village, quelques vieux de la vieille jouaient à la pétanque, ou discutaient ferme, assis sur les bancs ceinturant le terrain. Se mêlant à la joyeuse assemblée, elles avaient gentiment interrogé l’un ou l’autre convive, sur leur version de la légende.

Après avoir assassiné quelques verres de Pastis, certains d’entre eux en étaient venus aux confidences avec les filles. Ils assuraient qu’étant jeunes, ils descendaient souvent dans les méandres du cours souterrain de l’Aude, munis de torches. Tous nous ont expliqué qu’ils avaient entendu la plainte langoureuse de la Dame de Verre, toujours prisonnière du terrible maléfice qui la clouait au lit souterrain de la rivière.

Mordicus ! Ils soutenaient contre vents et marées qu’ils étaient sains d’esprit lors de ces escapades, et tous leur confirmèrent avoir entendu l’étrange complainte de la dame. La plupart avaient détalé devant cet inexplicable évènement. Un seul d’entre eux affirma avoir vu, de ses yeux vu, la Dame de Verre… Mais les autres se moquèrent de lui, et il se leva sur le champ, en maugréant. Intriguées par le bonhomme, Blanche et Elisa l’avaient suivi dans les rues du village. Il leur avait confirmé ses dires, ajoutant qu’elle était très belle, et qu’elle continuerait à élever sa plainte encore pendant bien des siècles.

Sur ces paroles énigmatiques, il rentra chez lui, leur fermant la porte au nez.

Silence !... Jamie le Criquet lança un rire un peu grinçant, et proposa que les plus courageux d’entre nous, se lancent à la recherche de la Dame de Verre. Emportés comme fétus de paille par le courant de cette rocambolesque histoire, nous nous sommes partagés les brandons de notre feu de joie, et nous nous sommes dirigés vers l’une des nombreuses excavations qui bordaient le lit de la rivière.

Las, il nous fallut vite déchanter, car l’accès souterrain était chaotique, les possibilités de se perdre, ou de se casser le pied innombrables, et la lumière inexistante. Sans même avoir pu goûter au frisson de la terrible plainte, nous avions déjà tous une sacrée frousse.

Une fois ressortis sain et sauf à l’air libre, nous étions perplexe. Certes, l’aventure était tentante, mais bon sang, que cela semblait difficile et périlleux. Robert le Diable eut alors une idée, que je qualifierais de lumineuse : avant de nous rencontrer, il prendrait quelques torches, vestiges du grand feu de l’an dernier, qu’il savait trouver en stock dans une réserve municipale, ouverte à tous vents. Et ce qui fut dit fut fait. Le lendemain, équipés de chaussures de marche, nous sommes fièrement redescendus dans les boyaux de l’Aude. Enfin, quand je dis fièrement, … c’était surtout le cas au début ! Mais il fallu vite se rendre compte que l’Aude avait creusé de multiples canaux dans la pierre tendre, que certains lits menaçaient de s’effondrer, et donc que la progression sur les éboulis était tout sauf une partie de plaisir.

Pourtant, contrairement aux grottes, toujours très fraîches en température, l’air y était très doux, tant il percolait facilement dans le substrat du sous-sol, dévoré par les trombes d’eau de la fonte des neiges.

Par moment, on entendait le bruit de cataracte de l’eau, bondissant de roche en roche, plusieurs niveaux sous le nôtre. Parfois c’était le bruissement des ailes de chauve-souris qui faisait bondir nos cœurs, mis à rude épreuve dans ces ténèbres. Ça et là, de fines gouttelettes d’eau s’égouttaient du plafond, doigts humides nous piquant à l’improviste.

Soudain, elle fut là ! La longue plainte s’éleva sous la voûte, illuminée par nos flambeaux. A vous glacer les sangs ! Chacun d’entre nous put voir la terreur dans les yeux de son voisin, qui n’était guère différente de celle que ce chant langoureux nous inspirait à tous.

Oh, mes amis ! Quelle débandade ! Certains en perdirent leur précieuse torche, mais la plupart hurlaient et se précipitèrent vers la sortie. Nous étions hors d’haleine en émergeant au grand jour, et il fallut un long bain dans l’onde fraîche, pour apaiser nos cœurs en chamade.

Et pourtant, me disais-je, il ne devait sans doute s’agir que d’une légende. Ce soir-là, bercé par le magique djembé de Luis, je n’écoutais guère les autres. Fanette s’en rendit compte, et pressa doucement son bras contre le mien, afin d’attirer mon attention.

Je me tournai vers elle, qui se penchait à mon oreille pour me susurrer :

– "Quelque chose me dit que tu es intrigué par la Dame de Verre, et que tu ne crois pas un mot de cette légende."

– "Et pourtant, nous avons tous entendu cette plainte !"

– "Et quelque chose me dit que tu voudrais bien y retourner, mais en petit comité, pour ne pas te laisser impressionner par les autres."

Je lui souris, complice de sa perspicacité, et lui lançai cette invitation :

– "Et quelque chose me dit que cela te plairait de m’y accompagner."

Nous avons donc convenu de nous retrouver le lendemain soir, dernier soir des vacances, afin de tenter de percer ce mystère étrange. J’avais trouvé, dans la remise de notre gîte, deux lampes torches frontales, destinées aux balades nocturnes. Nous avions pris congé de nos parents, après le repas du soir, prétextant une dernière balade entre copains, avant le départ de fin de vacances.

Quand je me faufilai dans l’entrée du chantoir, je découvris Fanette, qui m’y attendait déjà. Elle était plus belle que jamais, et arborait, pour me faire plaisir, son superbe chemisier « Fruit of the Loom », qui mettait plus que de raison en valeur sa magnifique poitrine. Cette angélique vision me donna du courage, et j’osai descendre à sa suite, pour fouiller les entrailles de la terre.

Pure précaution, je déposai ma chemise sous une pierre plate, bien visible à l’entrée de la grotte dans laquelle nous nous enfoncions, pour le cas ou il nous arriverait malheur. Je rejoignis alors Fanette, seulement vêtu de mon short de bain. Toujours par prudence, je commençai alors à dérouler un fil de laine, qui permettrait facilement notre retraite, et guiderait les secours, si besoin en était.

Grâce à la vive lumière des lampes frontales, nous progressions facilement, suivant le chemin déjà repéré. Le fracas de l’eau sous nos pieds rendait cette expédition, quasi solitaire, encore plus impressionnante.

A nouveau la plainte sinistre s’éleva. Mais cette fois, nous étions prévenus, et plutôt que de fuir, nous nous sommes dirigés vers sa source. Confiant en notre solidarité, nous nous tenions la main, pour descendre dans le lit de la rivière, dans les méandres et les recoins. Chaque fois que s’élevait la plainte, nous progressions vers elle. Et au plus nous nous en approchions, au plus le son devenait pur et mélodieux, plus puissant également. Il nous semblait que plus nous nous approchions de la Dame de Verre, et plus son chant se faisait joyeux, comme une invite à continuer notre quête.

Au détour d’un boyau, nos torches frontales illuminèrent une plus vaste salle, dont le sol était en partie masqué par l’écoulement de la rivière. Nous étions donc descendus jusqu’au niveau du lit d’été de l’Aude. Ici, dans cette vaste salle, elle s’écoulait librement, paisiblement, et sans trop de bruit. Au centre de cette excavation naturelle, la lumière blanche que nous projetions se refléta sur un énorme bloc de calcaire, ou plutôt, se qui apparut comme une gigantesque concrétion. Une magnifique stalagmite !

Contournant un éboulis, nous n’avons pas tardé à nous retrouver dans l’axe de la rivière souterraine, sur un îlot au beau milieu de l’onde, protégé par un recoin de la roche. Et c’est là que nous avons vu.

Oui, mes amis ! Cette splendide dentelle de calcaire, sur sa face antérieure, était si finement ouvragée que l’on aurait vraiment cru voir une hiératique figure de marbre blanc, si délicatement ciselée, si translucide, que l’on aurait pu la croire en verre.

Nous avions trouvé la Dame de Verre !

Et pour nous conforter dans notre idée, un vent violent, venant des strates les plus élevées du chantoir, vint frapper la statue naturelle de plein fouet. Aussitôt une mélopée douce et enivrante s’éleva dans le formidable tambour de cet étrange endroit. C’était donc bien cela, le mystère de la plainte de la Dame de Verre : ce n’était que le vent, qui sifflait dans les dentelles de pierre, et en jouait comme d’un instrument.

Aussi vite qu’il apparut, le phénomène disparut, nous laissant subjugués par tant de beauté, dans un silence écrasant. Nous étions comme suspendus dans le temps.

Hypnotisé par cet instant magique, j’entendis alors dans mon dos le doux et lent glissement d’un tissu. Ce ne pouvait être la statue, … Avant que j’aie pu me retourner, j’entendis à mon oreille la voix chaude de Fanette, qui me susurra ces mots:

– "Tu as été très courageux, Jérôme ! Pour te récompenser, je vais te faire découvrir une autre Dame de Verre…"

La bouche sèche, les mâchoires serrées, je pivotai lentement dans sa direction. Mes sens ne m’avaient pas trompé. Fanette se tenait devant moi, le torse nu, sa lampe torche tournée vers le haut, à hauteur de son nombril. Parfaitement immobile, elle faisait penser à cette statue qui se dressait derrière moi, tant la blancheur de la lumière illuminait la parfaite carnation de sa jeune gorge, pareille à la blancheur de la Dame de Verre.

J’étais muet, paralysé par la vision en temps réel de cette magnifique poitrine qui avait alimenté l’imaginaire de mes nuits pendant toutes ces vacances. Huitième Merveille du Monde à mes yeux, les seins nus de Fanette me portèrent ce soir-là au Nirvana.

Mes yeux, le plus petit appareil photo au monde, enregistraient avec émotion le tellement délicat cadeau que m’offrait Fanette. Je passais alternativement de son sourire radieux, à la vision enchanteresse de sa superbe poitrine. J’étais heureux, mais totalement inhibé, comme un lapin pris dans le rai de lumière d’un braconnier.

Je ne savais comment agir, comment réagir. Fanette savait.

Elle débarrassa ma tête de la torche frontale, et la posa au sol, avec la sienne, de part et d’autre de la Dame de Verre, qui illumina en retour de sa clarté, la niche de pierre ou nous nous trouvions réfugiés. Ensuite, elle se redressa, s’approcha de moi jusqu’à m’enlacer, nouant ses bras dans mon cou. Au moment précis ou la soie de ses seins entra en contact intime avec mon torse, je crus que mon cœur, déjà lancé à plein galop, allait défaillir. Mes jambes avaient du mal à me porter, tant mon émotion était grande. Je crois bien que je tremblais comme une feuille morte. Fanette était tranquille.

Elle approcha son visage du mien, figé par l’extase. Ce qui devait arriver arriva donc. Fanette emprisonna ma lèvre supérieure entre les deux siennes, et l’embrassa tendrement. Elle récidiva avec ma lèvre inférieure. Un doux baiser de nos bouches enfin jointes me fit sortir de ma torpeur, et je répondis enfin à son enlacement.

Eh oui, mes amis, c’est donc là, sous le regard tranquille de la Dame de Verre, que je connus mon… vrai… premier… baiser.

Nous sommes restés longtemps dans les bras l’un de l’autre, sous son regard bienveillant, tantôt dans le silence, seulement perturbé par nos respirations, tantôt sous le charme de son chant mélodieux.

A regret, nous avons rendu la statue à sa nuit profonde, et nous sommes remontés lentement, très lentement, nous tenant toujours par la main, mais cette fois, avec nos doigts enlacés.

Ah, mes amis ! Quelle nuit mémorable, quel souvenir inoubliable… ! Qui sait ce qui aurait pu se produire, si je n’avais dû reprendre la route du nord avec mes parents le jour suivant.

Je pense encore souvent à elle aujourd’hui, mais nos routes ont pris des directions si différentes, que jamais nous n’avons eu l’occasion de nous revoir depuis ce jour béni. J’ai appris qu’elle s’était mariée à un homme avec qui elle vit heureuse. Elle a eu avec lui deux beaux enfants. Un garçon et une fille, parait-il.

En tous cas, je vous le dis aujourd’hui, mes amis. Jamais, au grand jamais, jusqu’à mon dernier souffle, jamais je n’oublierai ce premier baiser. Jamais je n’oublierai le baiser de la Dame de Verre.