Le Repaire du Libraire
Le Repaire du Libraire
Frisson.
Dès le portail franchi, une imperceptible vibration de l’air alerte tes sens. Tu perçois de suite le seuil d’un univers parallèle, un espace hors du commun ; comme une contraction de l’espace-temps que n’aurait pas dédaigné Einstein.
L’étroit chemin d’accès à la maison semble avoir pour seule raison d’être de t’engloutir dans un océan de végétation d’une inextricable densité. Sensation de plongée en bathyscaphe. L’étouffante masse de verdure annule jusqu’à la lumière céleste. Direction les abysses. Tu vires doucement à bâbord au pied de la bâtisse. Tu te résignes à un lent cabotage tout au long de la façade, d’un blanc calcareux. Tu accostes lentement à l’emplacement ad hoc.
Pour accéder à la maison, il faut remonter du gouffre verdoyant, en gravissant un large perron. Remontée vers la lumière. Comme si l’immeuble était construit sur un roc, planté tel un sémaphore au beau milieu des eaux tumultueuses. L’image grandiose de Cordouan s’impose à ton esprit. Ce roi des phares ou phare des rois brave les éléments au large de la Gironde. Son architecture royale l’apparente à un Versailles maritime. Il résiste à toutes les tempêtes depuis le dix neuvième siècle. C’est ce sentiment que t’inspires la configuration des lieux.
Tu respires. Une grande goulée d’air frais. Apaisé par ce socle rassurant, tu observes tes pieds bien ancrés sur terre, en lisière de cette luxuriante mer végétale. Mais ici point de construction circulaire. Bien au contraire, la façade apparaît très longue, interminable même. On imaginerait un vaisseau de pierre, accosté sur ce quai improbable. Si l’air et la lumière sont maintenant présents, les bruits du voisinage sont étouffés par la touffeur du couvert, et tu en oublies la circulation avoisinante.
A gauche de la porte d’entrée, un bouton d’appel. D’un index précis, tu appelles donc, d’une pression ferme dudit bouton. Instant suspendu. Pendant quelques trop longues secondes, rien ne se passe, rien ne bouge, rien ne transparait. Enfin, tu es rassuré d’apercevoir un pas leste descendre l’escalier. La porte s’ouvre. Il est encore temps de fuir, mais non. A l’instant même ou tu pénètres dans la demeure, l’univers extérieur disparaît, aussi immatériellement qu’un brouillard se dissipe.
Le libraire est là. Sur le seuil. La tête légèrement inclinée de côté, il t’invite à franchir l’huis. Tu te tiens droit dans le hall, et tu observes autour de toi. Face à l’entrée, l’escalier monumental qui mène à l’étage attire peu ton regard. Pas plus que la large baie qui donne accès à droite au vaste living, que tu devines cossu et confortable. En ce lieu destiné à la distribution des espaces, ce qui focalise l’attention, par contre, c’est à coup sûr la double porte à gauche du porche, qui défend l’accès au cœur du sanctuaire, au précieux repaire du libraire.
La double porte à mi-bois, teintée du brun fauve du palissandre, semble une herse infranchissable, à tout qui n’y est pas convoqué. Le geste d’invite du libraire, est le sésame que tu attendais. D’un pas mesuré, tu quittes ce narthex, qui résonne comme une nef, conscient de pénétrer dans un saint des saints feutré. Tu accèdes enfin à la bibliothèque.
A l’ instant où tu pénètres ce lieu, tu as le sentiment d’un basculement subtil. Comme lorsque l’on glisse imperceptiblement le curseur d’une balance romaine d’un petit cran, et que le centre de gravité se déplace brusquement.
C’est cela. Le centre de gravité. Il est ici en équilibre. Juste, simple, précis. La pièce a les proportions parfaites d’un morceau de sucre de canne. Les murs, comme il se doit, sont tapissés d’étagères, chargées de livres, tous plus beaux les uns que les autres. Les jaquettes immaculées, côtoient les maroquins aux cuirs repoussés à l’or fin. Les colonnes de palissandre se succèdent comme les pipes d’un orgue enveloppant.
Une large baie, sur la façade, pourrait donner une lumière glauque d’aquarium, souillée par la grisaille du temps. Mais il n’en est rien. Un store, coupé dans une fine cretonne jaune, adouci l’attaque de la lumière naturelle, et lui donne une matière ambrée, qui dore chaque détail du repaire.
Pour peu qu’il fasse un peu lourd, on pourrait se croire à Cuba, l’odeur prégnante du cigare en moins. D’un regard furtif et circulaire, on chercherait volontiers à dénicher la trace d’Ernest Hemingway, comme s’il venait de quitter la place à l’instant.
Le bureau occupe le centre géographique de cet espace intime, et supporte tous ces petits objets, livres et opuscules, qui donnent la sensation d’être indispensable au bien-être du lecteur. Jusqu’aux confortables fauteuils, qui enveloppent les corps, et les berce en cocons. Un air classique enroule ses volutes sonores pour relier chaque point de l’espace, et assurer la cohésion de l’ensemble. Selon son humeur, ce pourrait être le sautillement léger du printemps de Vivaldi, la classe hiératique du clavecin de Haydn, la charge héroïque d’un concerto de Beethoven, ou le mystère délicat de la symphonie du Nouveau Monde de Dvorak.
Installé dans le fauteuil visiteur, tu perçois à ta droite l’arrivée du maître de maison. Et non, ce n’est pas Hemingway qui s’assoit devant toi, mais ton hôte.
D’un doigt précis, le libraire intime l’ordre du silence au tonitruant ensemble musical, et c’est un couperet net qui tombe, et met fin à ta rêverie.
Il tourne ensuite la tête vers toi, pour se concentrer sur ce qui t’amène en ce lieu. Furtivement, un éclair de lumière blanchit le verre de ses lunettes. Cela n’a duré qu’une fraction de seconde, mais tu as le sentiment que son scanner cérébral s’est allumé, et qu’il est maintenant toute ouïe.
L’entretien peut commencer.
Amicalement.
Léon DELCOURT
Biesme, mai 2012.