Rêve d’Uzège
Temps de midi. Temps calme. Température agréable. Terre de Provence. Quelque part, entre Bédouin et Malaucène, pays du Capitaine Crillon. Une terrasse, ombragée par quelques muriers platanes centenaires, surplombe la vallée illuminée par le soleil d’été. Parfum de thym. Fragrance de lavande. Protégées par l’ombre accueillante des arbres palissés, quelques tables de restaurant, au plateau décoré de céramique d’inspiration Matisse. Chaises en fer joliment ouvragé.
Nous investissons la place pour la collation du déjeuner. Comme à l’habitude, on rapproche deux tables de quatre : une pour les parents, une pour les enfants. Surgissant des entrailles de pierre de la maison d’hôte provençale, un garçon pressé nous distribue les cartes de menu.
Livret en cuir épais, très haut, très classe certes, mais surtout très encombrant, derrière lequel les bobines ébahies de nos bambins disparaissent quasi totalement. Le serveur tourne autour de nos tables, comme une guêpe têtue… Décontenancé par l’étrange ballet, nous nous efforçons de nous consacrer sur l’étude des plats. Tâche difficile s’il en est, car la carte décline une multitude de choix multiples, à la manière d’un examen de Baccalauréat. On se tâte. On étudie. En silence. Ajustant son tablier de service, le garçon s’enquiert de notre décision pour le menu. Pressés de choisir entre le menu A (plutôt viandeux) et le menu B (plutôt maritime). Interrompant notre examen, nous bredouillons que notre décision n’est pas encore établie. Le jeune homme prend une mine contrite, prétextant qu’il doit dresser la table, et que le couvert est différent selon que nous choisissons A plutôt que B. Pourtant prié de patienter, le temps de notre choix, il insiste et persiste : il doit dresser la table, coûte que coûte.
Pour se débarrasser de l’importun, et continuer notre dégustation visuelle de la carte, Philippe et moi annonçons la couleur A, suivis par les autres membres de la tablée. Manifestement soulagé, l’énervant gargotier s’engouffre en son antre, et revient prestement, armé de serviettes et couverts. Sans plus attendre, il les dispose, alternant les carrés « Jaune de chrome » et « Terre de Roussillon ».
De sa petite voix flûtée, Anne Laure demande : « c’est quoi le flétan ? ». Philippe a juste le temps de lui expliquer qu’il s’agit d’un poisson de l’Atlantique Nord, que le garçon virevolte autour de la table « Enfants », et remplace - avec un soupir appuyé - les serviettes déjà posées, par une tonalité de « Bleu Outremer » et « Vert Emeraude »… Le ciel se couvre de nuages…
Juju entre dans la danse, et s’interroge : « C’est quoi la Salade de Gésier ? ». Sa mère Monde n’a pas le temps de lui décrire les feuilles napées d’huile d’olive et serties de friandises du Sud Ouest, que le garçon revient aux tonalités initiales. Thérèse s’émerveille : « Oh, mais ils ont des Gambas au Pastis ! ». Grognement de dépit du garçon, qui bascule nos serviettes et couverts, vers le menu B. Philippe, pour sa part nous confie : « Eh bien moi, je crois que je vais me laisser tenter par le confit de canard ». Je déclare à la tablée que je le suis. Le serveur fulmine : « Ah, mais ça ne va pas du tout ! Vous ne pouvez pas changer comme cela d’un menu à l’autre. Je dois dresser la table, quand même ».
Je m’insurge : « Monsieur, laissez-nous choisir nos plats tranquillement, et vous aurez tout loisir de poser les couverts ad hoc, avec le Hadock, ou les couverts verts avec le Colvert ». Les muscles de son cou se contractent, tandis qu’il me fusille du regard. Nous reprenons notre étude, mais le bougre tourne autour de nous sans interruption. Ce n’est plus une guêpe, c’est un frelon… Les nuages s’amoncellent…
Philippe me regarde, le regard tendu. Sa figure est rouge brique, et je devine ses yeux noirs sous les lunettes fumées. Ses joues tremblent de colère. Il attend le passage du gêneur. Excédé par le manège de cette mouche du coche, il repousse sa chaise et l’invective violemment : « Tu nous escagaces à tourner autour de nous sans arrêt, cong. Laisse-nous choisir en paix. On t’appellera. Si je te vois encore dans cinq secondes, tu vas recevoir un paing ! »
Emilie intervient : « Moi, j’ai envie du foie gras ». Le serveur se précipite et lui pose le couvert du menu A. Quentin a son mot à dire : « Ah, non, pour moi, pas question de foie gras, je prends le saumon fumé ». De suite, malgré un grondement de colère, on lui remplace couvert et serviette. Anne Laure gémit : « Maman, je ne veux pas d’entrée, je n’ai pas faim ».
Le garçon : « ça ne sera pas possible, Mademoiselle, les repas sont servis par table »… L’air est lourd et saturé. Un orage se prépare… Je m’émerveille : « Mmm, il y a des escargots de Bourgogne ! » Anne Laure s’effraie : « Oh non, je vais vomir si tu prends cela, je veux du poisson. » Le garçon gronde : « Alors je dois changer votre couvert. » Monde hésite : « Pour moi ce sera soit l’andouillette, soit le pavé de saumon ».
Le garçon s’énerve à nouveau : « Ce n’est pas possible, Madame, vous devez choisir absolument entre le menu A et le B ! » Emilie se fait câline : « Maman, j’ai très envie de choisir l’entrée du menu A et du plat du menu B. » Le garçon : « Ah, mais cela suffit tous ces changements. Il faut vous décider. » Philippe explose : « Tu viens le chercher, ton paing, cong ! » Je me lève pour prêter main forte à Philippe, en hurlant des vociférations maudissant le garçon et sa descendance, jusqu’à la septième génération. A ce moment, une armée de serveurs fuse de l’intérieur du restaurant, pour nous chasser, manu militari… Le ciel est d’un noir d’encre…
Et voilà comment je me suis retrouvé, debout devant mon lit, les mollets mous, le souffle flou et le regard hagard… En pleine nuit noire.
Uzès, une nuit torride. Aout 2012.